Conte de l'absurde au quotidien.

(chronique de l'été 2002)

 

Septembre 2002

 Le 18 septembre 2002, mon cousin André est venu me voir pour parler de la libération de Maurice Papon :

" J'ai à peu près le même âge que Maurice Papon. Je pense qu'il avait bien de la chance de vivre confortablement en prison. Il en sorti pour raison de santé, une santé que j'envie. C'est un criminel, personne ne le nie, mais un Criminel d'Etat. A ce titre, il a, sans doute, droit à la même sollicitude que Pinochet, général félon et tortionnaire en chef.

Dans le cadre des responsabilités qui lui ont été confiées, il a fait preuve d'un racisme non discriminatoire : comme secrétaire général de la préfecture de Gironde, il a organisé la déportation des juifs entre 1942 et 1944 et, comme préfet de police de Paris, il a fait assassiner des centaines d'arabes le 17 octobre 1961, à la suite d'une manifestation pacifique.

Aussi, je ressens la libération de cet individu comme une insulte personnelle qui s'adresse non à un juif mais à une victime du racisme criminel d'Etat. Quant aux protestations du gouvernement israélien, elles sont assez mal venues alors qu'Ariel Sharon pourrait utiliser, le jour venu, le précédent de Maurice Papon, pour sortir lui-même de prison. "

Sur ces mots le fantôme de mon cousin André, mort en déportation avec ses parents en 1942, disparut.

André K. Berrand

19 septembre 2002

 

Septembre 2002

Nous sommes tous ...

" Nous sommes tous Américains ". 

A la suite de l'attentat du 11 septembre 2001, de belles âmes lancèrent ce slogan qui prétendait exprimer l'émotion sincère des Français devant un attentat criminel frappant des milliers d'Américains, victimes d'avions de transport transformés en missiles, dont les équipages et les passagers furent envoyés à la mort pour tuer d'autres hommes.

" Nous sommes tous Afghans ".

En septembre 2002, nous attendons vainement ce cri des belles âmes. En un an, des milliers d'Afghans ont été victimes d'avions de combat pilotés par des équipages ayant mission de tuer. Même en croyant à la fable Bushienne du Bien terrassant le Mal au prix de quelques massacres collatéraux, on doit la même attention aux victimes innocentes, qu'elles soient Américaines ou Afghanes.

" Nous sommes tous ... ",

on peut allonger l'interminable liste des pays meurtris par le terrorisme avec ou sans uniforme.

" Nous sommes tous Palestiniens et Israéliens "

pour dénoncer la politique criminelle d'Ariel Sharon encouragée par George Bush, qui aggrave délibérément un conflit dramatique au mépris du droit international.

" Nous sommes tous Irakiens "

par solidarité avec un peuple condamné sans procès, soumis depuis 10 ans à l'embargo et aux bombardements "ciblés" des Etats Unis et de leurs vassaux anglais. Et, dans un proche avenir, ce mot d'ordre peut prendre un sens encore plus tragique si le sacrifice expiatoire de la population irakienne est effectivement célébré par le Président Bush en commémoration anniversaire de la destruction des Twin Towers.

" Nous sommes tous des êtres humains ".

André K. Berrand

 

Juillet 2002

La notion de " gens d'en bas " témoigne d'un raffarinement de pensée et d'expression qui ennoblit le vocabulaire politique. Encore faut-il la doter d'une norme.

La diminution de 5% des impôts directs n'a pas d'autre but.

L'argument officiel selon lequel elle est destinée à retenir en France les cerveaux nécessaires à la prospérité du pays n'est pas sérieux : les cerveaux cupides disposent de moyens beaucoup plus efficaces pour s'offrir et camoufler des rémunérations considérables, et, lorsqu'ils disjonctent, de confortables indemnités.

Si on écarte l'hypothèse d'un cadeau démagogique du gouvernement à ses électeurs les plus distingués, cadeau compensé par l'augmentation des taxes diverses supportées équitablement par l'ensemble de la population, la baisse des impôts directs est évidemment destinée à créer une échelle d'altitude sociale.

Les gens de tout en bas sont ceux qui n'en bénéficient pas.

Les gens d'en bas sont ceux qui pourront compenser, grâce à cette économie inattendue, une ou quelques amendes pour stationnement illicite.

Les gens d'en haut, représentant 10 % des contribuables, se partageront 70 % des 2,5 milliards d'euros redistribués à la volée.

Les gens de tout en haut n'ont guère à se soucier des impôts.

André K. Berrand

Référence : débats parlementaires du 18 juillet 2002.

 

Juillet 2002

Quel scénariste sadique a-t-il imaginé le sinistre film catastrophe du 2 juillet 2002 ?

Un Boeing de frêt allemand vole au dessus du Lac de Constance, un Tupolev russe vole en face dans le même couloir aérien ; 52 écoliers partent en vacances pour fêter joyeusement leur succès aux olympiades scientifiques de leur pays... Dans les locaux de la société suisse privée Skyguide, un aiguilleur est à son poste... Les deux équipages détectent le danger, manoeuvre d'un côté, manoeuvre de l'autre, maladresse ? et c'est la collision.

Dans un premier temps le spectateur bouleversé est invité à s'indigner de la vétusté du Tupolev, de l'incompétence quasi-soviétique du commandant de bord russe... Retour sur Skyguide : un seul aiguilleur (au lieu de deux) qui surveille les écrans radars, doit suivre deux fréquences radio et téléphoner à Friedrischafen pour un problème d'atterrissage. Le système d'alerte automatique de risque de collision est en maintenance. Un contrôleur allemand essaie vainement d'alerter son collègue mais la ligne est en dérangement. Le matériel de détection employé par Skyguide n'est pas conforme aux normes d'Eurocontrol... Images insupportables de la recherche des corps, de la douleur des parents...Les boîtes noires des deux avions sont retrouvées : aucune défaillance technique ni humaine en vol ... L'aiguilleur suisse, responsable involontaire mais direct du drame, est à l'hopital, en état de choc... Débat entre spécialistes : que fallait-il faire ? pourquoi Eurocontrol, informé des insuffisances de Skyguide, n'est-il pas intervenu ? la sécurité aérienne doit-elle rester ou redevenir un service public ?

A la lecture du synopsis, le producteur du film proteste : " Ca ne va pas. Dans le Tupolev ne mettez pas d'enfants et faites un gros plan sur une bouteille de vodka dans la cabine de pilotage. Au sol, montrez un aiguilleur suisse héroïque qui aurait évité la catastrophe si le commandant de bord russe avait eu le bon sens de ne pas suivre ses directives. En conclusion, présentez une jolie fille, porte parole d'Eurocontrol et de la commission de Bruxelles qui expliquera qu'il faut, de toute urgence, unifier et privatiser le contrôle aérien en Europe."

Malheureusement, ce n'était pas un film.

André K. Berrand

 Référence : Transport aérien : lecons d'une catastrophe, Dauphiné Libéré du 22 juillet 2002.

 

Juin 2002

Qu'Ariel Sharon refuse de dialoguer avec Yasser Arafat qu'il rend responsable des attentats suicide de terroristes incontrôlables est déjà surprenant. Yasser Arafat accepte bien de dialoguer avec Ariel Sharon responsable avéré de massacres anciens et du terrorisme bien actuel de l'armée qu'il dirige.

Mais que Georges Bush apporte l'appui impérial des USA au refus du premier ministre israëlien de reconnaitre le chef que l'Autorité Palestinienne s'est donné, semblerait grotesque si la sécurité et l'avenir de deux peuples n'étaient pas en cause. A quel titre, en effet, George Bush peut-il récuser le Président que les Palestiniens ont choisi.

Dans un processus d'apparence démocratique vidé de son contenu, le Président George W. Bush tient sa légitimité d'un vote compliqué auquel ont participé moins de la moitié des électeurs de son pays qui lui ont donné moins de la moitié de leurs voix. Fort de cet exploit accompli grâce à l'autorité et à l'argent de Papa, il dénie la légitimité d'un chef d'Etat étranger en même temps qu'il bafoue celle de l'ONU en prétendant régenter le monde.

 André K. Berrand

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