Chronique de l'été 2004.

(conte de l'absurde au quotidien)

 

21 septembre 2004 Pour bien finir l'été :

Chirac et lula prennent la tête d'une coalition contre la pauvreté.

NEW YORK (Nations unies) (AFP), le 20-09-2004

Les présidents français Jacques Chirac et brésilien Luiz Inacio Lula da Silva ont pris la tête lundi à New York d'une coalition contre la pauvreté qu'ils jugent comme l'une des plus grandes menaces pour la stabilité du monde. 

Les deux dirigeants se sont rendus lundi aux Nations unies pour tenter de convaincre une communauté internationale encore hostile ou sceptique de la nécessité d'une taxe mondiale pour combattre la pauvreté et la faim. 

A la veille de l'ouverture par le président américain George W. Bush de la 60ème session de l'Assemblée générale qui devait être dominée par le chaos en Irak et par la lutte contre le terrorisme, MM. Chirac et Lula ont insisté sur la nécessité d'une plus grande solidarité entre riches et pauvres. 

"Une mondialisation qui tolèrerait la prédation et l'accaparement de ses fruits par une minorité n'a pas d'avenir. Une mondialisation qui détruirait les équilibres sociaux et environnementaux, écraserait les plus faibles, nierait les droits de l'homme, n'a pas d'avenir. Il nous appartient de refuser ces dérives", a dit le président français lors d'une réunion aux Nations unies. 

Il a ainsi appelé la communauté internationale à "promouvoir une éthique sociale de la mondialisation". 

Jacques Chirac a appelé lundi aux Nations unies à l'instauration dans le monde de "prélèvements volontaires ou obligatoires" pour financer le développement. 

"Des solutions techniquement réalistes et économiquement rationnelles existent", a déclaré M. Chirac. "Recours à de nouveaux types d'emprunt, instauration, sur une base internationale ou mondiale, de prélèvements volontaires ou obligatoires pour financer le développement". 

"Des idées jugées voici peu encore utopiques ou irresponsables s'affirment clairement", a poursuivi Jacques Chirac. "Un tabou est en train de tomber", a-t-il assuré. Le but de ces "nouveaux instruments" serait non pas de "se substituer à l'aide publique ou à l'effort privé" mais de "les compléter", a souligné le président français. "Il faut examiner sans préjugé toutes les solutions possibles", a-t-il ajouté. 

Jacques Chirac a appelé la communauté internationale à mettre "l'année à venir à profit pour approfondir la réflexion et bâtir les indispensables consensus politiques". 

"La misère et la faim sont une prison où plus d'un milliard de femmes, d'hommes et d'enfants consument leur existence", a-t-il déclaré. "L'un des grands scandales de notre temps, c'est notre incapacité à les libérer de ces maux alors que nous en avons les moyens". 

Mais il a prévenu qu'"au rythme actuel, nous n'avons aucune chance de réaliser nos objectifs". "Il nous faut trouver au moins cinquante milliards de dollars supplémentaires par an d'ici 2015 pour espérer y parvenir", a-t-il précisé. "Nous avons un an pour redresser la barre". 

Souhaitant que cette question soit examinée à la fois par l'Assemblée générale et par celles du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, M. Chirac a réaffirmé qu'il proposerait au Premier ministre britannique Tony Blair que le prochain G8, qui doit se dérouler en Ecosse, prenne "une position claire et forte" sur ce sujet. 

Pour Lula, "il faut faire en sorte que la globalisation devienne une force positive pour le monde". 

Le secrétaire général de l'Onu Kofi Annan a souligné de son côté qu'il "y avait un long chemin à faire" pour diminuer la pauvreté par deux dans le monde comme le sommet du millénaire en 2000 s'y était engagé. 

"Pour parvenir à cet objectif, nous devons avoir la volonté politique de tenir nos promesses, et nous mettre d'accord pour renouveler le système multilatéral", a-t-il dit. 

MM. Chirac et Lula ont participé lundi matin à une réunion de l'Organisation mondiale du Travail (OIT) sur "la dimension sociale de la mondialisation". Dans l'après-midi ils devaient prendre part avec leur homologue chilien Ricardo Lagos, le président du gouvernement espagnol Jose Luis Rodriguez Zapatero et Kofi Annan à un sommet d'une cinquantaine de pays sur le financement du développement. 

Ils font valoir que pour réduire de moitié l'extrême pauvreté d'ici à 2015, il faudrait 50 milliards de dollars supplémentaires par an. Aujourd'hui 1,2 milliard de personnes vivent avec moins d'un dollar par jour. 

M. Chirac devait ainsi plaider à New York pour que de nouvelles sources de financement soient examinées et en premier lieu celle d'une taxation internationale, en dépit de l'opposition farouche des Etats-Unis et du scepticisme de nombreux autres pays, y compris européens. 

Les "quatre", avec l'aide de M. Annan, chercheront à susciter une mobilisation la plus large possible sur ces propositions. Les participants doivent adopter une "déclaration de New York pour la lutte contre la faim et la pauvreté". 

Au moment où l'administration américaine critique sévèrement l'Onu et la France pour leurs positions sur l'Irak, cette manifestation d'unité de Kofi Annan, de Jacques Chirac, principal opposant à la guerre en Irak, et de dirigeants de gauche comme Lula et Zapatero apparaît aussi comme la volonté de proposer une approche différente pour régler les menaces dans le monde. 

"Combien de fois faut-il dire que l'arme de destruction massive la plus meurtrière c'est la misère", a lancé le président brésilien. 

M. Chirac lui a fait écho. "Souvenons-nous aussi que l'égoïsme se paie en révoltes", a-t-il dit en prévenant que misère, faim et analphabétisme pouvaient être de nouveaux foyers de tensions dans le monde. 

© AFP.

 

9 septembre 2004 La langue d'inox.

C'est le titre d'un article de François TAILLANDIER paru dans l'Humanité du 9 septembre.

Je me suis plongé dans le texte de cette fameuse constitution européenne, pensant que mes réflexions sur la néolangue devaient s’y confronter.

Dans quelle langue est-elle écrite ? Ce n’est pas une question idiote. Elle n’est écrite dans aucune langue, puisque aucune langue, dans l’Union, ne peut se déclarer la première. Elle est écrite dans toutes. Elle est, dès sa rédaction, toujours déjà traduite. Mais traduite de rien.

Il en résulte une absence vertigineuse de toute caractéristique. On peut se creuser la cervelle, il n’y a rien à dire d’une phrase telle que " la délimitation des compétences de l’Union est régie par le principe d’attribution ". Roland Barthes aurait trouvé là ce degré zéro de l’écriture auquel il a consacré tout un livre.

Une timide éloquence marque le préambule, où l’on se déclare " conscients ", " convaincus ", " persuadés " et " assurés " de toutes sortes de choses majestueuses. On n’a pas oublié que l’Europe est une civilisation. C’est le moment du frisson. Après quoi on retombe dans l’impassibilité sans emphase du règlement. Un curieux superlatif surnage cependant à la première page, et ce n’est peut-être pas un hasard : " Une économie sociale de marché hautement compétitive. "

Partout ailleurs, une rigueur et une précision exemplaires, qui ne reculent pas devant la répétition (" L’union développe avec les États de son voisinage des relations visant à établir un espace de bon voisinage "), le pléonasme (" Le budget doit être équilibré en recettes et en dépenses "), voire la tautologie : " La Cour des comptes est une institution qui assure le contrôle des comptes. "

Certaines formulations ont le luisant de l’acier : " La décision européenne est un acte non législatif qui est obligatoire dans tous ses éléments. " En d’autres endroits, au contraire, ce sont des protestations (quasi suspectes) de douceur : l’Union facilite le dialogue entre les partenaires sociaux " dans le respect de leur autonomie ". Madame est trop bonne !

Nombre de pouvoirs, dans l’histoire, ont recouru au lyrisme ; d’autres, à la langue de bois. Consciente (et persuadée, et assurée, et convaincue) des dangers qui en sont résultés, l’Union a inventé la langue d’inox. On aimerait être sûr que ce soit par modestie.

Ah, une dernière remarque. C’est la première fois que j’entends parler non pas des deux sexes, mais des deux genres. Il est question de " trois personnes où les deux genres seront représentés ". Voilà qui est fort convenable. Soyez européen, ne dites plus" une histoire de sexe ", dites " une histoire de genre ".

 

Après la lecture de cet article qui met l'humour au service d'un débat politique important, on pourra retrouver l'éloge de M. Valery Giscard d'Estaing dans notre chronique de l'automne 2003 au moment de son entrée glorieuse à l'Académie française.

 

6 septembre 2004 A qui profite le crime.

 Dans l'océan des mauvaises nouvelles de l'été, l'enlèvement de Christian Chesnot, de Georges Malbrunot et de leur chauffeur syrien ne paraît pas quantitativement majeur par rapport aux crimes quotidiens commis avec ou sans uniforme. Mais, quoi qu'il arrive, ce qui s'est passé depuis le 20 août, date de la prise en otage des deux journalistes, restera riche d'enseignements.

Solidarité en France avec un point fort, la rencontre en Irak entre la délégation du Conseil français du culte musulman (CFCM) et le Comité des oulémas, la plus haute autorité sunnitel du pays. Les trois représentats du CFCM ont pu rappeler à leurs interlocuteur l'opposition de la France à la guerre en Irak et souligner que le port du voile islamique à l'Ecole, prétexte de l'enlèvement, était une affaire française interne que les traditions de laïcité nationale permettait de résoudre par compréhension mutuelle.

Solidarité avec les autorités françaises dans le monde arabe choqué par une prise d'otages injustifiable, avec une seule voix discordante, celle d'Iyad Allawi, premier ministre par interim (et par la grâce américaine) du gouvernement irakien qui s'en est pris directement à la France accusée de ne pas avoir participé à la guerre en Irak.

Jeudi 2 septembre, en conclusion de la visite à Bagdad de la délgation du CFCM, il semblait que la libération des otages était proche. C'est alors que les interventions des forces américaines et les bombardements se sont intensifiés dans le secteur de Latifiya, au sud de Bagdad, près du lieu de l'enlèvement.

Le 9 mars 2003, dans notre chronique d'hiver, nous reproduisions une déclaration qui peut être rappelée aujourd'hui :

" Il y aura des represailles américaines contre la position adoptée par Chirac aux Nations Unies, de même qu'il en aura contre Schröder, qui a fait sa campagne électorale sur notre dos. Si on peut être antiaméricain sans en payer le prix, alors tout le monde va l'être. Il s'agit donc pour nous d'affirmer la distinction entre ceux qui sont nos amis et ceux qui ne le sont pas. Chirac a décidé d'être le porte-drapeau de la réaction antiaméricaine, il a préféré la tradition gaulliste à la realpolitik, c'est la France qui va payer le prix le plus lourd. "

Ce texte est extrait d'un entretien avec Edward Luttwak publié dans l'hebdomadaire "Le Point" du 1er novembre 2002. M. Luttwak est consultant auprès du Pentagone. Il exprime bien l'opinion, réaffirmée par ailleurs, de l'équipe de faucons dont s'est entouré le président Bush.

 

14 juillet 1789 -14 juillet 2004 A la découverte du baron Seillières.

Depuis les élections de 2002, le capitalisme revanchard a les moyens politiques de détruire les structures sociales françaises qui assuraient le bien-être du plus grand nombre et limitaient la voracité des plus riches. Il dispose d'une assemblée libérale se réfugiant, en cas de besoin, derrière la commission lobbyiste de Bruxelles ou les institutions de la marchandisation mondialiste.

Son représentant, le baron Seillières, président du MEDEF, utilise les services de Raffarin, majordome d'ancien régime qui exécute les ordres du maître.

Mais par quel mystère le maître montre-t-il autant de sérénité dans son refus du dialogue, dans sa perversion du partenariat social, dans son indifférence au sort des licenciés et des chômeurs ?

Sans doute sa compétence de patron et sa légitimité de patron des patrons sont-elles validées par la virtuosité avec laquelle il a retiré sa participation financière et préservé ou augmenté sa fortune avant de laisser sombrer Swissair. Mais là encore, d'où lui vient cette capacité à supporter avec aisance le malheur des autres, en fût-il directement responsable.

Une réponse est apporté par un numéro de Paris-Match de juin 2004 (découvert dans une salle d'attente) qui publie un interview de M. Ernest Antoine Seillières par Jean-Marie Rouart. Ecrivain et académicien, celui-ci justifie d'emblée son rôle de faire-valoir en situant l'entretien au lendemain du dernier exploit financier du baron devenu deuxième éditeur français par le rachet d'Editis à Lagardère.

On apprend que ce boulimique de conquêtes est héritier de l'empire de Wendel né en 1704, qu'il préfère le titre d'entrepreneur à celui de patron, que sa nourrice l'appelait " Ernekind " surnom réservé à ses amis les plus proches, qu'il est bon père de cinq enfants et bon époux.

Et, en fin d'entretien, il répond à des questions plus révélatrices :

" Je ne sais pas si je suis fort, mais je crois beaucoup à la dimension chrétienne. On fait ce qu'on peut, c'est Dieu qui donne le sens. "

" Non, j'ai eu de la chance. La souffrance d'un ami qui a perdu sa femme à cause d'un cancer, la détresse de quelqu'un qui a perdu son emploi, l'amour fou pour une femme qui ne vous aime pas, non, tout cela je ne l'ai jamais connu. Ne pas y avoir été confronté est un signe de protection divine. Dien vous aime, mais il faut aussi savoir se laisser aimer. "

On sait que l'homme a créé Dieu à son image.

Le Dieu de Bush est le sanglant inspirateur de l'inquisition, destructeur aveugle du Mal et des Infidèles.

Le Jehovah de Sharon est le Dieu Vengeur de l'holocauste nazi sur le dos des Palestiniens, offrant à son peuple élu le territoire du Grand Israël.

Le Dieu de Seillières est plus popotte mais il a le terrifiant pouvoir de mettre son protégé à l'abri de toute contestation de ses certitudes de patron de Droit Divin.

 

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