Claude et Dominique.

 

A la suite de la Déclaration de Grande Tolérance, la vie sociale de Claude et Dominique s'améliora sensiblement. Bénéficiant tous les deux d'un emploi décent, ils furent correctement acceptés par leurs camarades de travail, avec une discrétion ostentatoire. Et surtout, après une succession d'autorisations provisoires et révocables, le jeune couple marginal obtint une dérogation judiciaire permanente lui permettant d'élever deux enfants, Ambre et Lazuli.

En maternelle, les petits se trouvèrent à l'aise. La mixité des enfants et des personnels leur permit d'ignorer leur marginalité et lorsque Lazuli se fit traiter de copulé par un camarade, il ne comprit pas le sens de l'injure et se contenta de lui casser la figure, à tout hasard.

Evidemment, à la grande école, les deux enfants furent séparés et ils eurent tout loisir de découvrir le mépris agressif de leurs condisciples, inséminés ou clonés, pour les rares copulés scolarisés. Ambre, dans son école de filles, comme Lazuli, dans son école de garçons, subirent des brimades d'autant plus rudes qu'ils excellaient en tout, aussi bien dans les activités intellectuelles que sportives ou artistiques.

En outre, Dominique et Claude, leurs parents biologiques, sans tri d'ovule ni sélection de spermatozoïdes, avaient fabriqué, à l'ancienne, des enfants d'une santé et d'une beauté remarquables.

La provocation permanente que représentaient, à l'école, les deux brillants petits tarés, l'obstination bestiale de leurs parents à pratiquer, pourtant discrètement, la monogamie hétérosexuelle, assombrirent la vie familiale. Les enfants n'avaient ni copains, ni copines. Ils étaient écartés des sports d'équipe, de la chorale, de l'orchestre, des fêtes d'anniversaire. Quant aux parents, ils refusèrent de rallier le petit ghetto sectaire des couples hétéro issus, le plus souvent, des milieux réprouvés, police, fisc, étarchie, prêtrise, où l'application du Principe de Parité avait favorisé des tendances perverses. Leurs essais de participation aux activités conviviales banales, extra professionnelles et locales, se heurtèrent au rejet, ou pire, à la Tolérance amusée et embarrassée. De plus, Dominique et Claude, nés pendant la plus sombre période d'hétérophobie institutionnelle, avaient été, l'un et l'autre, séparés, dès la naissance, de leurs parents déviants et traités en orphelins. Ainsi la tendre et dynamique petite famille se trouva totalement isolée.

Alors, Dominique prit une douloureuse décision sans consulter Claude et, prétextant un voyage professionnel, se fit opérer pour permettre à leur couple de se fondre dans la normalité. Pendant son absence, Claude eut le même idée. Après la découverte dramatique de leurs sacrifices inutiles, ils connurent une merveilleuse nuit d'amour.

Malgré leur discrétion, l'histoire circula. Ils refusèrent de paraître à la télévision, mais, à leurs corps (retouchés) défendant, ils firent la Une des journaux et contribuèrent certainement au démarrage de la grande campagne "Intolérance Zéro".

Et beaucoup plus tard, chacun de leur côté, Ambre et Lazuli pacsèrent à contresexe sans difficulté majeure. Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants.

 

André K. Berrand, avril 2000

 

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