Conte à rebours

 

 

Il était une fois un petit cochon qui vivait dans une maisons très jolie, très commode et très solide. Les murs étaient en briques, le toit en ardoises et la porte en bois.

Pendant la journée, le petit cochon fabriquait un tas d'objets utiles avec une machine-à-faire-des-sous qui appartenait au loup, et le soir il jouait du piano.

Chaque semaine, il allait vendre au marché les objets qu'il avait fabriqués. Il donnait au loup une grande partie de la recette et en gardait une petite pour lui.

Un beau jour le loup vint frapper à sa porte.

" Pan ! pan ! pan ! Ouvre-moi ta maison de briques, petit cochon. Je viens chercher la machine-à-faire-des-sous. "

" Oh ! non, je n'ouvrirai pas. "

" Alors je taperai du pied, je soufflerai, je cognerai. Ta maison tombera par terre et je prendrai la machine-à-faire-des-sous . "

" Tape si tu veux, cogne si tu veux. Je n'ouvrirai pas. "

Le loup tapa du pied, il souffla, il cogna ... Et la maison de briques ne tomba pas. Il tapa, il souffla, il cogna encore. La maison de briques était solide et le petit cochon riait derrière la fenêtre.

Alors le loup s'en alla, il se recouvrit d'une peau de mouton, trempa sa patte dans la farine et revint frapper à la porte de la maison de briques.

" Pan ! pan ! pan ! " fit le loup d'un voix doucereuse, " ouvrez biquets et foin du loup. " 

" Qui est là ? " demanda le petit cochon.

" Je suis un pauvre colporteur qui vend des plans sociaux. "

Le petit cochon entrouvrit la porte retenue par une lourde chaine. Le loup passa sa patte à moitié recouverte de farine qui tenait un plan social tout crasseux. Le petit cochon reconnut la patte du loup, lui donna un bon coup et referma la porte. 

Le loup poussa un hurlement de rage. 

" Ah ! C'est comme ça. Eh bien, je vais monter sur le toit. Je passerai par la cheminée et je te chasserai de ta maison. " 

Le petit cochon alla rajouter un peu de bois sec dans la cheminée sous la grande marmite de soupe chaude et il se mit à souffler sur le feu pour faire bouillir la soupe. 

Mais par la fenêtre de sa maison, il vit le Premier-Ministre du village, assis sur un banc, qui faisait des signes d'amitié au loup. Cela inquiéta le petit cochon et le mit en colère. 

" Va donc chercher les habitants du village pour protéger ma maison," cria le petit cochon au Premier-Ministre. " Si le loup entre chez moi, ce sera bientôt leur tour. " 

" D'accord, " dit le Premier-Ministre et il demanda au garde champêtre de réunir tous les habitants du village à l'orée de la forêt. 

Or la forêt était très loin de la maison du petit cochon. 

Quand le garde champêtre eut fait le tour du village, le Premier-Ministre se leva de son banc et partit rejoindre les villageois. Et il les fit tourner en rond en chantant: 

" Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup yest pas. Si le loup yétait, il nous mangerait, mais comme il yest pas, il nous mangera pas. " 

Comme le village était vide, le loup monta sur le toit de la maison du petit cochon. Et au lieu de passer par la cheminée, il se mit à démolir la couverture sociale du toit.

Patatras ! Il tomba sur le beau plancher de la maison du petit cochon. Il renversa la soupe, cassa le piano, emmena la machine-à-faire-des-sous en brisant tout sur son passage et laissa le petit cochon au milieu d'un tas de gravats.

 

 

De l'autre coté de la forêt, vivait un autre petit cochon. 

Il habitait une jolie maison construite avec des branchages. Les murs étaient en branchage, le toit était en branchages, la porte était en branchages. 

Le jour, le petit cochon cultivait des choux et s'occupait de sa chèvre Blanquette. Le soir, il jouait du balafon. 

Il donnait des choux et du lait de chèvre à ses voisins, et ses voisins lui donnaient de bonnes choses en échange.

Un beau jour, le loup vint frapper à sa porte. 

" Pan ! pan ! pan ! Ouvre-moi ta maison de branchages, petit cochon. Je viens t'apporter une machine-à-faire-des-sous . " 

" Oh ! non, je n'ouvrirai pas. Je ne veux pas de ta machine-à-faire-des-sous. " 

" Alors, je taperai du pied, je soufflerai, je cognerai. Ta maison tombera par terre et j'installerai la machine-à-faire-des-sous. " 

" Tape, si tu veux. Cogne, si tu veux. Je n'ouvrirai pas. " 

Le loup tapa du pied, il souffla, il cogna... Et la maison de branchages trembla mais ne tomba pas. Il tapa, il souffla, il cogna encore et la porte de branchages fut arrachée. Alors le loup entra dans la maison, cassa le balafon, renversa le lait de chèvre et installa la machine-à-faire-des-sous.

 Avant de partir, le loup dit au petit cochon de le remercier et de l'appeler Grand-Frère. 

" Merci, Grand-Frère, " dit le petit cochon tout tremblant. 

" Et maintenant, " dit le loup," tu fabriqueras de la farine et du beurre avec la machine-à-faire-des-sous et chaque samedi tu viendra m'apporter une galette et un petit pot de beurre dans ma maison de la forêt, et je te donnerai des sous. " 

Enfin le loup s'en alla après avoir saccagé le carré de choux.

 

 

Le samedi suivant, le petit cochon mit dans un panier une galette et un petit pot de beurre, il se vêtit de son beau chaperon rouge et prit le chemin de la forêt. 

Après une longue marche, il arriva devant la maison du loup qui s'appelait " Le Meilleur des Mondes ". Il frappa à la porte. 

" Tire la chevillette, " lui dit le loup, " et la bobinette cherra. " 

Le petit cochon tira la chevillette et la porte s'ouvrit. 

Il trouva le loup couché dans un grand lit. 

" Grand-Frère, " dit le petit cochon, " comme vous avez de grandes oreilles ! " 

" C'est pour mieux t'entendre, mon enfant. " 

" Grand-Frère, comme vous avez de grands yeux ! " 

" C'est pour mieux te voir, mon enfant. "

" Grand-Frère, comme vous avez de grandes dents ! " 

"C'est pour mieux te manger, mon enfant ! " 

A ces mots, le loup sauta du lit et pourchassa le petit cochon qui s'enfuit à toutes jambes sans réclamer ses sous. 

Le loup fit chauffer la galette dans le Four Monétaire International et mit au frais le petit pot de beurre avec l'argent du beurre. 

Et chaque semaine, le petit cochon apportait au loup une galette et un petit pot de beurre sans rien recevoir en échange car il fallait payer la location du Four Monétaire Internatinal avec l'argent du beurre. 

Le pauvre petit cochon n'avait plus le temps de cultiver ses choux et de soigner sa chèvre. Un beau jour, il tomba malade.

 

 

 Alors, la petite chèvre Blanquette, qui n'avait plus rien à manger, voulut aller dans la montagne. 

Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu de si joli. On la reçut comme une petite reine. Toute la montagne lui fit fête ... 

Vers le milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba dans une troupe de chamois en train de croquer une lambrusque à belle dents. Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation ... 

Tout à coup, le vent fraîchit. La montagne devint violette, c'était le soir. " Déjà, " dit la petite chèvre; et elle s'arrêta fort étonnée ... Puis ce fut un hurlement dans la montagne. 

" Hou ! hou ! " 

La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle se retourna et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient ... C'était le loup. 

Il était venu voir pourquoi le petit cochon ne lui avait pas apporté, comme d'habitude, une galette et un petit pot de beurre. Il l'avait trouvé tremblant de fièvre dans sa maison de branchages à côté de la machine-à-faire-des-sous toute démantibulée. Furieux, il l'avait traité de voleur et de bon à rien et avait juré de se payer. 

Maintenant, énorme, immobile, assis sur son train de derrière, il était là, regardant la petite chèvre blanche et la dégustant par avance. 

Blanquette se sentit perdue ... Un moment, en se rappelant l'histoire de la vieille Renaude, qui s'était battue toute la nuit pour être mangée le matin, elle se dit qu'il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout de suite ; puis, s'étant ravisée, elle rejeta à la fois les coups de corne sans espoir et la soumission résignée à la horde établie. 

Elle feinta le loup et franchit d'un saut un torrent qui l'éclaboussa au passage de poussière humide et d'écume. Puis elle bondit de rocher en rocher et rejoignit la troupe de chamois avec laquelle elle fonda l'Union Caprine de Résistance à la Loi des Crocs. 

Quant au loup, il descendit dans la vallée, démolit ce qui restait de la maison de branchages, emmena la machine-à-faire-des-sous et laissa le petit cochon épuisé pleurer sa chèvre et ses choux.

 

 

Désormais sans domicile fixe, les deux petits cochons partirent à l'aventure.

En cherchant dans la forêt des glands, des érémis et des racines pour survivre, ils se rencontrèrent au détour d'un chemin.

" Bonjour, petit cochon brun ", salua le premier. 

" Bonjour, petit cochon rose ", répondit le second. 

Ils découvrirent vite qu'ils étaient tous deux victimes du loup et tâchèrent de se remonter le moral. 

" Il parait ", dit le petit cochon rose, " qu'au delà de la forêt, très loin, il existe une maison qui s'appelle Isba, avec un grand pré vert. Dans cette maison habite le petit Pierre avec son grand père et ses amis, le petit oiseau, le canard et le chat. On dit que Pierre a attrapé le loup et l'a enfermé dans un jardin zoologique. " 

" Tu crois que Pierre pourrait nous débarrasser de notre loup ? " 

" Peut-être, mais où le trouver ? " 

Juste à ce moment, les petits cochons entendirent un air de flûte. En levant le groin, ils virent un petit oiseau qui voletait au dessus de leurs têtes pour leur montrer le chemin. 

Ils suivirent le petit oiseau pendant très longtemps. Epuisés, ils arrivèrent enfin devant la maison de Pierre, délabrée, plantée de travers dans un grand pré à l'herbe rare et desséchée.

 Le grand-père, qui les accueillit, avait conservé sa voix de basson mais elle était cassée par la fatigue et la tristesse. Il partagea son maigre repas avec les deux petits cochons et répondit à leurs questions :

 " Mes pauvres amis, depuis la capture du loup, Pierre n'est plus le même. Il a pris la grosse tête. Les trois chasseurs qui l'ont aidé à ligoter le loup sont devenus sa garde personnelle. Il a refusé d'écouter mes conseils pour suivre les avis flagorneurs du canard et du chat. Il a saccagé notre maison, dévasté le grand pré vert et mis le petit oiseau en cage. "

 " Récemment, pour gagner la confiance des marchands de machines-à-faire-des-sous, il a libéré le loup ainsi que le petit oiseau. Le petit oiseau s'est enfui à tire d'ailes et maintenant, c'est le loup qui fait la loi dans notre pays. "

 Les petits cochons furent consternés par ces tristes nouvelles. Ils se reposèrent quelques jours chez le grand-père et décidèrent de rentrer chez eux pour affronter leur propre loup avec l'aide de leurs amis roses et bruns.

 

 

 Dans le même temps, au delà du pays de Pierre, un petit cochon jaune recevait la visite du loup.

Ce petit cochon cultivait du riz, mangeait le grain et utilisait la paille pour construire sa maison qui était très jolie. Les murs étaient en paille. Le toit était en paille, la porte était en paille.

" Pan ! pan ! pan ! " fit le loup. " Ouvre-moi ta maison de paille, petit cochon. Je viens t'apporter une machine-à-faire-des-sous. " 

" Oh non, je n'ouvrirai pas. Je ne veux pas de ta machine-à-faire-des-sous. "

 " Alors, je taperai du pied, je soufflerai, je cognerai. Ta maison tombera par terre et j'installerai la machine-à-faire-des-sous. " 

" Tape si tu veux, souffle si tu veux, cogne si tu veux. Je n'ouvrirai pas. "

 Le loup tapa du pied, il souffla, il cogna ... et une partie de la paille s'envola mais la maison ne tomba pas. Alors le loup se prépara de nouveau à démolir la fragile maison de paille. 

Au moment où il reprenait son souffle, la porte s'ouvrit et, tout souriant, le petit cochon invita l'honorable loup à installer sa merveilleuse machine-à-faire-des-sous. 

Comme il n'y avait rien à casser dans la maison de paille, le loup y installa la machine-à-faire-des-sous, sans rien casser. 

Avant de partir, le loup dit au petit cochon de le remercier et de l'appeler Grand-Frère. 

" Merci, Grand-Frère ", dit le petit cochon en s'inclinant respectueusement.

 " Et maintenant ", dit le loup, un peu étonné, " tu feras marcher la machine jour et nuit et, dans un mois, je viendrai ramasser les sous. " 

Après avoir saccagé une rizière pour ne pas perdre la main, le loup s'en alla enfin.

 

 

Il rentra chez lui, dans sa maison qui s'appelait "Le Meilleur des Mondes". Il la trouva aussi accueillante que d'habitude. Quelques invités s'étaient entretués dans la salle de séjour. D'autres cuvaient une overdose de fleurs de pavot dans la cuisine. Il se garda d'aller voir ce qui se passait dans la chambre à coucher d'où sortaient des hurlements. 

Au bout d'un mois, le loup s'en vint rendre visite au petit cochon jaune. A l'endroit ou il avait laissé une maison de paille, il y avait maintenant dix maisons de paille avec dix machines-à-faire-des-sous.

Le loup ramassa une pleine marmite de sous et s'en alla tout content. 

Le mois suivant, il y avait cent maisons de simili paille en résine synthétique, avec cent machines-à-faire-des-sous. Le loup dut se contenter d'un bol de sous. Pour montrer sa mauvaise humeur, il souffla de toutes ses forces sur les maisons de simili paille qui ne bougèrent pas d'un fétu. 

Le mois suivant, il y avait mille maisons de paille dont certaines étaient empilées les unes sur les autres comme pour gratter le ciel. 

Avec beaucoup de politesse, le loup fut fermement mis à la porte.

 

 

 Le loup rentra chez lui dépité et furieux. En chemin, il aperçut un agneau qui se désaltérait dans le courant d'une onde pure.

 " Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage " dit cet animal plein de rage, " tu seras châtié de ta témérité. "

 " Sire, " répondit l'agneau, " que votre Majesté ne se mette pas en colère, mais plutôt qu'elle considère que je me vas désaltérant dans le courant, plus de vingt pas au dessous d'elle, et que par conséquent, en aucune façon, je ne puis troubler sa boisson. "

 " Tu la troubles, " reprit cette bête cruelle, " et je sais que de moi tu médis l'an passé. "

 " Comment l'aurais-je fait si je n'étais point né, " reprit l'agneau, " je tête encor ma mère. "

 " Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. "

 A ces mots, un vigoureux jeune bélier apparut.

 " Hé, Mec ! C'est de moi que tu causes ? Parce que moi, les loups, j'en ai ras la laine. Un bon conseil : touche pas à mon pote, et casse-toi. "

 

 

 

André K. Berrand, mai 1996.

 

 Post-scriptum.

  

Nous avons reçu de la Transmundial Wolf Association (TWA), Un "droit de réponse" comminatoire.

 

 

La TWA proteste contre le caractère délibérément anti-loup de "Conte à rebours". En accord avec les membres universellement respectés du G7 (âne ou éléphant, dragon, aigle, lion, coq ...), elle tient à faire les remarques suivantes:

 1. Dans la société de consommation que s'est donnée notre planète, la loi de tous est la loi du marché où les cochons sont charcuterie. Aussi n'est-il pas question de leur confier des machines-à-faire-des-sous. C'est aux jeunes loups, aux fins renards, aux vieux crocodiles et aux faisans, que revient la lourde tâche de faire prospérer les machines-à-faire-des-sous.

 2. Que dire de la mise en cause malveillante du Four Monétaire International dont chacun connaît la vocation charitable de distribution de pain frais croustillant au monde entier !

 3. L'utilisation Stalinienne d'une œuvre mineure de Prokofiev est révélatrice de l'idéologie totalitaire et bureaucratique de "Conte à rebours" dont le titre même témoigne de la nostalgie conservatrice de l'auteur.

 4. Quant à l'épisode de l'agneau, inspiré d'une fable grossièrement lycophobe de Jean de La Fontaine, il ne mérite que mépris. Les loups sont fiers de l'immense effort accompli en faveur des brebis galeuses des troupeaux défavorisés.

 

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