En quatrième, j'avais un prof de français qui nous faisait écrire des histoires. Il disait que c'est un bonne manière de se défouler. Un fois, avec Caroline Hamon, on a eu la meilleure note de la classe. C'est pour ça que j'ai demandé à Caro de revoir mon texte. Elle a corrigé pas mal de choses. Monsieur Moutet et Monsieur Servoz ont rédigé un paragraphe chacun.

 

***

 

Dans la nuit du 31 décembre 2000, pour arroser le troisième millénaire, on a décidé, avec les copains, de faire la tournée des caves d'un groupe d'immeubles qu'on connaissait. Dans une des caves, on a trouvé deux bidons de cinq litres, en inox, qui m'ont fait envie. Personne n'en voulait, parce que c'était lourd et qu'il n'y avait sûrement rien à boire dedans. Moi je n'avais plus envie de boire et j'ai quitté les copains qui comptaient faire un rodéo en ville. Comme je ne voulais pas traîner les bidons chez mes parents, je n'aurais d'ailleurs pas su où les cacher, je suis allé chez le père Ouahouah qu'on appelle comme ça parce qu'il a trois chiens. Il se couche très tard et il m'aime bien parce que je lui ai rapporté un de ses chiens qui s'était perdu. Il habite un F3, au rez-de-chaussée, qui est plutôt un deux pièces avec une grande salle de séjour. En vrai, il s'appelle Jean Moutet. Il paraît qu'il a été prof. Maintenant il est vieux et il a l'air d'un ours, l'humeur aussi. Il a bien voulu garder mes bidons. Il a regardé les étiquettes collées sur l'inox et il s'est marré.

" Tu sais ce que c'est ? "

" Non. "

" C'est de l'eau. "

Il m'a demandé où je les avais trouvés. Je lui ai dit.

" Je pense que tu les a pris dans la cave de Rostaing, un ami qui était ingénieur au CENG. Il est mort l'an dernier et sa veuve ne se préoccupera sans doute pas beaucoup de la disparition de dix litres d'eau. "

" Pourquoi on a mis de l'eau dans des bouteilles d'inox ? "

" Parce que c'est de l'eau très pure. Sais-tu quelle est la composition des molécules d'eau ? "

" Oui, vaguement : de l'oxygène avec de l'hydrogène. "

" C'est exact. Et dans l'eau ordinaire, il y a beaucoup d'autres choses, des sels minéraux, des gaz dissous, des produits organiques, des microbes Dans ton eau, il y a très peu d'impuretés. D'après l'étiquette, il y aussi très peu de deutérium " Il regarda attentivement " 0,2 ppm. As-tu entendu parler du deutérium ? "

" Je ne crois pas. C'est comme l'aluminium ? "

Ouahouah était fatigué et moi aussi. Je suis rentré me coucher.

 

***

 

Caro m'avait donné le choix : la bande de copains ou elle, mais pas les deux. Nous avions été dans la même classe au collège en quatrième et en troisième. L'année suivante, j'ai redoublé mais j'ai continué à la voir parce qu'on faisait partie de la même bande. Elle s'en est tirée à temps grâce à sa mère qui est pharmacienne. Moi, j'ai continué à traîner avec.

 

Le 1er janvier 2001, je me suis levé tard et je me suis engueulé avec mes parents. OK, j'avais bien commencé l'année, le siècle et le millénaire ! Pour me changer les idées, j'ai regardé dans un vieux cahier où j'avais noté son numéro et j'ai décidé de téléphoner à Caro. Depuis longtemps, je cherchais un prétexte.

Elle était chez elle et elle me répondit gentiment :

" Bonne année à toi aussi. Ce qu'on peut faire avec de l'eau très pure, je n'en sais rien. Mais si tu veux venir me voir cet après-midi, ça me fera plaisir. "

Youpi. Je me suis fait beau. Quand je l'ai vue (en corrigeant mon texte, elle m'a fait enlever si belle), je lui ai fait la bise à droite, à gauche et encore à droite, comme avant. Je me suis trouvé tout bête et je lui ai dit ce qui me passait par la tête, sans réfléchir :

" Caro, je voudrais que tu sois mon ange gardien. "

" Ce n'est pas un ange gardien qu'il te faudrait, c'est une escadrille ! A propos de ton eau très pure dans des bouteilles d'inox, j'en ai parlé à ma mère qui pense qu'elle pourrait être destinée à la fabrication des médicaments homéopathiques. Où l'as-tu trouvée ? "

" Chez Ouahouah. Il a deux bidons pleins d'eau sans rien d'autre qu'un petit peu de ppm. "

" ppm de quoi ? ppm, ça veut dire partie par million. "

" Je ne sais pas. " J'avais oublié le nom du truc qui n'était pas de l'aluminium.

Ensuite on a fait une promenade formidable. 

Cette promenade, j'ai voulu la raconter, ce qu'elle a dit, ce que j'ai dit, ce qu'on a fait ensemble, qui était très racontable parce que, depuis qu'elle a quitté la bande, elle est devenue super sérieuse - c'est aussi pour ça qu'on ne se voyait plus. Elle a tout barré. " Ton lecteur ne connaît même pas ton nom, ne sait pas ce que tu fais, à quoi tu ressembles, qui sont tes parents, quels sont tes projets. Laisse tomber les bavardages qui ne regardent que nous deux. "

Alors, à la place, j'ai écrit sous sa dictée que je m'appelais Michel Ferreira, que j'avais 19 ans, que j'étais sportif, pas trop moche, que je n'étais pas bête mais que j'avais arrêté de travailler au collège à cause de mauvaises fréquentations, que ma mère était une femme admirable, qui se tuait au travail pour ses deux rossards de fils, que mon père, ouvrier dans l'industrie chimique, était souvent malade. Ce que Caro ne savait pas, c'est que mon frère aîné avait filé au Portugal pour éviter des ennuis et que moi je glandais avec la bande depuis que j'avais laissé tomber l'apprentissage dans un garage. Et, si je continuais à bricoler les voitures en ville, j'irais vite fait en taule.

 

Caroline Hamon avait 17 ans, elle était au Lycée et devait passer le bac avant les vacances. Elle voulait entrer dans une grande école scientifique. Elle avait une petite sur, un peu chiante. Sa mère aussi était une femme admirable, veuve pas remariée, qui habitait pas très loin de chez nous.

 

Caro m'a parlé des emplois jeunes - ça tombait bien parce que j'avais continué à jouer au volley et que l'entraîneur m'en avait aussi parlé. Avant de la quitter, je lui ai demandé si elle avait un copain.

" Ca ne te regarde pas. Mais je veux bien te revoir si tu ne tournes pas au voyou. "

 

***

 

Comme l'a écrit Michel, la bande, je m'en suis tirée à temps grâce à ma mère qui est pharmacienne. C'est exact mais incomplet.

Je n'ai pas beaucoup revu Michel depuis que j'ai quitté la bande, mais je n'ai pas oublié notre dernière virée d'ados paumés, une nuit, dans la piscine municipale. Il faisait chaud, nous étions plus nombreux que d'habitude. Nous avions bu plusieurs packs de bière avec des comprimés. Un des gars que je ne connaissais pas, genre caïd, a décidé de s'amuser avec moi sans me demander mon avis. Michel lui a tenu tête, il a été blessé. Il m'a portée pour franchir le grillage et m'a ramenée à la maison. Ma mère m'a fait vomir et m'a fourrée au lit. Elle a pansé Michel et l'a conduit aux Urgences. On lui a fait 18 points de suture. Moi, j'avais eu très peur. J'ai fait un peu de déprime pendant l'été. En première, au Lycée, je me suis mise à travailler sérieusement. Depuis cette nuit-là, je n'ai pas de copain et pas envie d'en avoir.

 

***

 

J'ai eu, très vite, par hasard, un emploi jeune d'encadrement sportif pour remplacer un type qui s'était planté en moto. Ma mère en a pleuré et j'ai réussi à l'embrasser gentiment. J'ai téléphoné à Caro pour la remercier et je lui ai dit que l'autre ange gardien, celui du type amoché, ne devait pas être très content.

J'avais pas mal de temps libre mais j'ai laissé tomber la bande. Avec Oauhouah, on s'est demandé ce qu'on pourrait faire de l'eau des bidons. Il avait bavardé avec Madame Rostaing qui avait porté plainte pour les bouteilles de vin qu'on avait piquées dans sa cave. " Non ", disait-elle, " on ne m'a rien volé d'autre ". Pas de problèmes, les bidons étaient à nous.

 

C'est moi qui ai eu l'idée et c'est lui qui a trouvé le nom.

L'homéopathie, ça m'a fait penser aux médicaments. En mettant notre eau dans des petits flacons comme ceux des gouttes pour les yeux, on pourrait en remplir beaucoup, les vendre cher et gagner de l'argent. J'ai pensé que l'eau ne pouvait pas faire de mal à la peau - depuis le temps qu'on se lave, ça se saurait - et comme Oauahouah avait des taches brunes de vieillesse sur les mains, je lui ai déclaré qu'elles disparaîtraient en moins de trois mois avec un petit flacon d'eau miracle. Il a été épaté.

" Pourquoi pas ? En vieillissant, la peau pourrait accumuler du deutérium qu'il faudrait enlever avec de l'eau sans deutérium. Comment on va l'appeler ton eau miracle ? Sur l'étiquette, il y a écrit EAU APPAUVRIE. C'est un peu minable, comme nom. Eau allégée, eau légère ? "

" Non, c'est un nom d'eau à boire, pour un régime amaigrissant. "

" Eau sans deutérium, eau sans D, eau santé, Eau de Santé ! "

Il était tellement excité, qu'il a foncé sur son ordinateur et a sorti un modèle d'étiquette : L'Eau de Santé 

Il connaissait une herboristerie, " La Magie des Plantes " qui vendait, très cher, un tas de trucs bio dans des petits sachets, des petits pots et des petits flacons. Il m'a dit qu'il pourrait me présenter et qu'ensuite je me débrouillerais avec la patronne.

 

***

 

Je - Jean Moutet alias Ouahouah - prend la suite du récit de Michel Ferreira pour éviter qu'il ne dissimule la part que j'ai prise au montage de notre petite escroquerie.

J'étais un client régulier d'une herboristerie à l'enseigne de " La Magie des Plantes ", en particulier d'un rayon de produits très coûteux pompeusement dénommé " pépinière de jouvence ". C'était le lieu idéal pour commercialiser de la poudre de perlimpinpin ou la potion magique de Panoramix.

" Dans la boutique, " ai-je expliqué à Michel, " il vaudra mieux ne pas parler de deutérium. La patronne et la clientèle sont écolos et antinucléaires et, en prononçant le mot deutérium, nous risquons d'être mis à la porte. Voici comment je compte présenter ton eau de santé " Je parlais lentement en avançant pas à pas. " C'est de l'eau ultra pure, distillée dans un alambic en cuivre - non, ça sent l'alcool - , dans un alambic en verre ? mieux, en quartz. Le quartz, c'est naturel, c'est pur, c'est beau et il y a effectivement d'excellent appareils à distiller en silice. "

" En silice ? "

" C'est la même chose : la matériau chimique, c'est l'oxyde de silicium ou silice, qu'on peut trouver, dans la nature, sous la forme de cristaux de quartz. La silice fondue ressemble à du verre, en plus inaltérable. Donc, un alambic en quartz précieusement conservé par ta famille, au Portugal, depuis, mettons, deux siècles. Le secret de l'eau de santé s'est transmis de génération en génération. Vous avez bien passé des vacances au Portugal en août dernier ? "

" Oui, comme tous les ans. "

" Et tu as rapporté dix litres d'eau de santé dont tu ne dois dévoiler l'origine à personne. "

Cela s'articulait bien. Je n'étais pas mécontent de monter une arnaque. Depuis 30 ans, je payais une pension alimentaire à mon ex-femme qui vivait en concubinage avec un collègue, plus jeune, plus brillant et plus riche que moi, et je ruminais mes échecs personnels et professionnels. J'avais adopté des chiens à défaut d'enfants et, retraité peu sociable, je vivais au ralenti. L'occasion se présentait d'entreprendre quelque chose. Je ne voulais pas la laisser passer. Il est clair que j'ai entraîné Michel dans une opération para-légale, dont je revendique ma part, importante, de responsabilité.

 

***

 

Je - Michel - reprends la plume. Tout est allé très vite. Grâce à Madame Hamon, la mère de Caro, j'ai pu acheter 100 flacons en plastique souple, modèle ophtalmo, de 5 ml. Je les ai remplis un par un en pompant l'eau en 6 ou 7 fois et j'ai collé les étiquettes. Monsieur Moutet, bien fringué pour une fois, m'a présenté à la patronne de la Magie des Plantes et s'est porté garant de l'efficacité de l'eau de santé en montrant ses mains. La droite avait moins de taches que la gauche. Il a dit que c'était le résultat du traitement.

Alors, ça s'est arrangé tout de suite. J'ai tenu une permanence-conseil dans la boutique, tous les mardis, pour présenter l'Eau de Santé, en évitant de la proposer pour des maladies de peau bizarres. Les 100 flacons ont été vendus en un mois à 50 F. pièce, parce que les premiers acheteurs leur ont fait une pub terrible. J'ai rempli 1000 autres flacons et collé 1000 étiquettes. J'y ai passé un samedi et un dimanche. En mars, j'en vendais plus de 50 par semaine.

Grâce à un client, j'ai pu louer un petit logement rénové dans un vieux quartier de Grenoble. 

Beaucoup de gens ont vu l'émission du Journal des Alpes sur l'Eau de Santé, dans le temps mort qui suivait les élections municipales. On questionnait d'abord des utilisateurs enthousiastes, ensuite on m'a présenté. Monsieur Moutet m'avait conseillé de rester très discret pour ne pas dire de bêtises. J'ai répondu à la journaliste de FR3, très mignonne, que - non - je ne pouvais pas révéler l'origine de l'Eau de Santé, et que - oui - je pouvais la rassurer : l'Eau de Santé était aussi naturelle que l'air pur au sommet du Mont Blanc. Et j'ai eu un énorme coup de chance : après moi, on interrogeait un spécialiste coincé de la Faculté de Pharmacie qui avait analysé le contenu d'un flacon et en avait conclu qu'il ne contenait pratiquement que de l'eau distillée ; les résultats, parfois positifs, des traitements dermatologiques avec l' " Eau de Santé " provenaient de l'effet placebo, bien connu des médecins, ou de la guérison spontanée, également bien connue, de certaines affections cutanées ; quant à M. Michel Ferreira, il risquait d'être poursuivi pour exercice illégal de la médecine (ou de la pharmacie, ou des deux, je ne me rappelle plus). 

A la suite de cette émission, j'ai revu la journaliste de FR3 qui s'est arrangée pour que je laisse tomber les permanences à la Magie des Plantes, sans que ça diminue les ventes, en faisant publier un article dans la presse locale qui nous présentaient, la boutique et moi, comme victimes de la science officielle.

 

Et puis, j'ai perdu les pédales. Un jeune type sympa, franc comme l'or, représentant la société Proméo, qui m'avait vendu les flacons vides, est venu me voir. Il m'a expliqué que Proméo était une entreprise lyonnaise dynamique, filiale d'un grand fabricant de médicaments homéopathiques. Il était chargé de me proposer un contrat de commercialisation de l'Eau de Santé. Est-ce que la marque était déposée ? Non. Il pouvait s'en occuper. Il m'a invité à déjeuner. Si je signais le contrat, je toucherais une redevance mensuelle de 10 000 F. net, premier versement fin avril, une participation aux bénéfices et, plus tard, un paquet de stock-options. A la fin du repas, j'ai dérapé en inventant l'histoire d'un moine portugais qui avait confié à un de mes ancêtres un alambic d'alchimiste et le secret de l'eau de santé. Le jeune type sympa était tout disposé à m'accompagner, en avion, au Portugal. Je lui ai expliqué que c'était impossible : j'aurais des ennuis avec ma famille.

Il me restait un peu moins de 5 litres d'eau dans un des bidons d'inox. Si je voulais recevoir 10 000 F. tous les mois, il fallait que je trouve un truc. Alors, je me suis engagé à fournir à Proméo une description précise de l'alambic avec son mode d'emploi.

 Quand j'en ai parlé à M. Moutet, il m'a conseillé de laisser tomber et de me contenter de vendre mes derniers 5 litres d'eau à la Magie des Plantes. Mais j'avais la grosse tête, j'ai voulu continuer.

Je suis ignorant mais pas idiot. En bavardant et en lisant des livres que m'avaient prêtés M. Moutet et Caroline, j'ai appris un tas de choses sur l'eau. Dans un catalogue, j'ai trouvé le schéma d'un appareil de laboratoire en silice, qui chauffait l'eau en surface sans la faire bouillir et condensait la vapeur dans un ballon. A partir de ce schéma, j'ai dessiné une grande patate aplatie transparente, à moitié remplie d'eau, sur laquelle on pouvait mettre des braises de charbon de bois.

 

La vapeur sortait par un tube avec un bout en forme d'entonnoir, ouvert vers le haut, soudé à l'intérieur de la patate. A l'extérieur, la soudure reliait le tube à un serpentin, refroidi par des chiffons mouillés. J'ai montré mon dessin à M. Moutet qui pensait que ça pouvait marcher. Je suis allé à Lyon avec une copie du dessin que j'ai donnée au type, déjà un peu moins sympa, qui s'appelait Thierry Margolas. Il m'a donné un chèque de 5000 F., à titre d'avance pour le mois d'avril, et m'a fait signer des papiers dont il m'enverrait le double dans quelques jours. 

J'ai su plus tard qu'un technicien de Proméo s'était inspiré de mon dessin pour acheter un évaporateur spécial fabriqué par " Quartz et Silice " avec lequel il avait produit de l'eau distillée très pure, à partir d'eau " déminéralisée ". L'eau obtenue semblait avoir à peu près la même composition que celle que vendait la Magie des Plantes. 

Avec cette eau, un cabinet médical de Lyon a fait des contrôles dermatologiques " en double aveugle " bâclés et concluants.

Le patron a conservé l'étiquette L'Eau de santé et il a édité une notice hyper prudente, mise au point avec l'aide d'un conseiller juridique. Il a envoyé de la pub à un tas de pharmacies homéopathiques. Quelques-unes ont passé commande. Les petits flacons se sont bien vendus à 30 F. et les témoignages de satisfaction se sont multipliés. La " Magie des Plantes " a gardé quelques clients fidèles sans baisser ses prix. En juin 2001, la production d'Eau de Santé Proméo passait de 2 à 6 litres par semaine. L'affaire semblait partie sur des rails, et moi, je croyais rouler sur l'or.

 

***

 

Pendant cette période, j'ai continué à m'entraîner et à faire mon boulot d'encadrement sportif, ce qui ne me laissait pas beaucoup de temps libre. Je suis sorti un peu avec Caro qui n'était pas très marrante (note de Caro : la journaliste, très mignonne, de FR3 était peut-être plus marrante ! ) et qui travaillait beaucoup pour entrer en classe prépa avec une bonne note au bac. Pour fêter sa mention Bien, elle partit à La Réunion où l'un de ses oncles dirigeait un hôtel avec plein d'étoiles.

En août, pendant que Proméo préparait, pour septembre, une campagne publicitaire de promotion de l'Eau de Santé, j'ai emmené mes parents au Portugal dans un 4x4 Toyota Land Cruiser - une occasion terrible avec des sièges en cuir, la clim et un combiné HiFi radio-CD - acheté à crédit avec la caution de Proméo qui retenait les mensualités du prêt sur ma redevance de 10 000 F. 

A mon retour, à la fin du mois d'août, j'ai visité la " salle blanche " de Proméo, où étaient installés 4 évaporateurs et une machine à remplir les flacons sous vide. Pour la période de lancement publicitaire, l'entreprise avait embauché une technicienne bien roulée qui s'appelait Christine Savin et qui parlait chimie couramment. J'ai vu le patron deux minutes et Thierry Margolas plus longtemps. Il m'a expliqué pourquoi je toucherai moins d'argent que ce que j'avais calculé. J'ai un peu montré les dents, sans autre résultat que de déclencher une avalanche de chiffres. Ma bonne humeur est revenue en regardant la cassette du projet de spot publicitaire, avec Christine. Elles étaient super, toutes les deux.

 

Je me rappelle bien la semaine du 10 au 15 septembre.

- Je me suis disputé avec Caro. Mademoiselle était entrée en Math. Sup. au Lycée Champollion après s'être donnée du bon temps, avec ses cousins, sur les plages de La Réunion en chantant " ça sent la banane, la vanille et le cumin, le sucre de canne, la mangue et le tamarin " et d'autres chansons débiles qu'elle avait ramenées sur un CD. Elle m'a dit qu'elle me préférait en voyou gentil plutôt qu'en golden boy macho.

- J'ai offert une nouvelle télé à ma mère. Evidemment, elle a pleuré.

- J'ai regardé la première émission de pub de Proméo chez M. Moutet :

on voyait une tige avec des épines, terminée par un tout petit bourgeon sur lequel tombait une goutte d'eau, puis la même séquence avec un bourgeon un peu plus gros ; dans les séquences suivantes, la goutte tombait sur un bouton de rose, de plus en plus ouvert, et enfin on voyait une belle rose épanouie avec, au dessus, un flacon incliné sur lequel on pouvait lire L'Eau de santé ; du flacon tombait une dernière goutte pendant qu'on entendait une voix off : " doucement, patiemment, l'eau de santé réveille votre peau. "

M. Moutet a estimé que le petit film était élégant, et astucieux parce qu'il montrait qu'il fallait du temps pour que le produit agisse, ou plutôt " réveille votre peau ", ce qui n'engageait pas à grand chose. Je lui ai demandé s'il pensait que son action était seulement due à un effet placebo comme le disait la " science officielle ", ou s'il y pouvait y avoir autre chose.

" L'eau distillée est stérile et, très pure, elle est corrosive. Elle attaque les métaux, le verre, et d'autres matériaux que l'eau ordinaire, minéralisée, n'attaque pas. Il est possible que son application régulière suivie, selon les instructions de la notice, d'une friction de la peau encore humide, soit efficace pour atténuer ou réparer des petits désordres cutanés. "

 

L'automne 2001 a filé comme l'éclair. Avec la dernière image du spot publicitaire de la télé, on a fait une affiche et un dépliant pour les pharmacies, qui ont été très bien accueillis. Thierry s'est occupé de la presse en évitant les publicités payantes. Il y a eu un gros pavé dans le mensuel " Homéopathie " avec une photo où l'on voyait Christine à côté des évaporateurs HPW2 de Quartz et Silice. Plusieurs revues féminines ont passé des entrefilets sur l'Eau de Santé. Moi, j'ai eu aussi ma photo, avec deux pages de texte, dans un magazine pour les vieux. Le journaliste était sérieux, prudent, et je pense que son article a beaucoup contribué à l'augmentation des ventes : en octobre, 30 l. par semaine, 6000 petits flacons, un chiffre d'affaire de 500 000 F. par mois pour Proméo. Malgré un calcul des bénéfices qui ne m'était pas favorable, j'avais un beau revenu dont un gros morceau partait en remboursement du 4x4. 

En novembre, le patron m'a convoqué à Lyon. Il m'a annoncé que Proméo m'offrait une séjour d'une semaine en République Dominicaine, dans un hôtel de luxe à Punta Cana, si j'étais libre tout de suite. Le prétexte était un séminaire de deux jours organisé par une grande firme homéopathique de Floride. Thierry Margolas devait y aller, mais il avait un empêchement de dernière minute. J'ai sauté sur l'occasion.

J'ai pris l'avion à Lyon Saint-Exupéry le samedi 17 novembre. Christine m'a accompagné à l'aéroport. Elle m'a laissé entendre que je trouverai des changements au retour. Il était question que Proméo soit coté en Bourse. J'ai pensé aux stock-options et j'ai décollé sur un nuage.

J'ai passé une semaine au Paradis, todo incluido, et je suis rentré à Grenoble le dimanche 25 novembre, bronzé, en pleine forme, tout à fait décidé à faire carrière dans la jet-society.

 

***

 

Dans ma boîte aux lettres, au milieu d'un tas de pub, j'ai trouvé une carte postale de M. Moutet qui était en Bretagne, chez une cousine, et une lettre que je reproduis ci-dessous : 

22 novembre 2001

Institut de Glaciologie de Grenoble

Monsieur, 

Mon père, M. Bernard Servoz, vous a rencontré le mardi 6 mars dernier et il a décidé d'essayer, sur votre conseil, l'Eau de Santé pour soigner une dermite bénigne mais gênante de la plante des pieds. Les résultats ont été remarquables pendant plusieurs semaines, puis nuls, voire négatifs. Il semble que les flacons vendus en pharmacie n'ont pas l'efficacité de ceux qui étaient distribués par l'herboristerie qui a lancé le produit.

Je me suis procuré deux flacons pour comparer leurs contenus, l'un, A, provenant de " la Magie des Plantes ", l'autre, B, provenant de la Pharmacie Homéopathique Centrale. En apparence, il s'agit d'eau distillée de grande pureté dans les deux cas. En fait, en utilisant un spectromètre de masse, j'ai découvert que le rapport isotopique D/H était voisin de 0,2 ppm dans le flacon A et de 140 ppm dans le flacon B. J'ai fait la comparaison avec deux autres flacons de types A et B et j'ai obtenu un résultat très voisin.

Après enquête téléphonique auprès du bureau des isotopes stables du CEN de Saclay, il semble que la dernière livraison d'eau allégée à O,2 ppm avait pour destinataire M. Rostaing, ingénieur au Centres d'Etudes Nucléaires de Grenoble. M. Rostaing est décédé depuis 6 mois.

Je vous informe que la présente lettre est enregistrée au courrier départ de l'Institut de Glaciologie et que, pour prendre date sur le plan scientifique, j'ai rédigé une note aux Compte-Rendus de l'Académie des Sciences qui sera présentée par le Professeur Mobius.

Je souhaite avoir un entretien avec vous avant de rendre publiques mes observations. 

 Raymond Servoz, Professeur,

Service des mesures isotopiques

 

Même Asterix a peur que le ciel lui tombe sur la tête. Eh bien, ça arrive.

J'étais abruti par le changement de cadre, de climat (il tombait une pluie glacée à Grenoble), par le voyage en avion, en train , en tram, par le décalage horaire. Abruti ou pas, j'ai découvert que mes parents étaient honnêtes, pauvres et travailleurs, que Jean Moutet était un brave type, intelligent et instruit, que Caro était une fille formidable et que moi j'étais un feignant, un chapardeur minable et un escroc pas bien malin, endetté jusqu'au cou. J'ai poussé ma valise - une Delsey neuve, rouge - dans un coin. J'ai pris une douche. Je me suis couché tôt et j'ai dormi comme une marmotte.

 

***

 

Lundi matin, j'ai téléphoné à M. Servoz qui m'a fixé rendez-vous le jour même à 13 h.30.

J'aurais bien voulu consulter Jean Moutet, mais je n'ai eu que son répondeur. Il était sans doute encore en Bretagne. Pourtant sur la carte postale, il avait écrit " à bientôt ".

 Mon 4x4 Toyota Land Cruiser n'avait sans doute pas le moral car il s'est perdu dans le domaine universitaire et j'ai failli arriver en retard. Je m'attendais, au ton de la lettre, à rencontrer un vieux prof avec une tête de Pitt bull et j'ai été étonné de sa jeunesse et de la cordialité de son accueil. Il m'a dit que son père m'avait trouvé sympathique et qu'il était content et curieux de faire ma connaissance :

" Actuellement, les découvertes accidentelles sont rares en physique et en biologie, surtout de la part des amateurs. J'aimerais savoir qui vous êtes, comment vous avez trouvé de l'eau allégée, et pourquoi vous avez pensé à l'utiliser en dermatologie. "

Avant cette rencontre, j'avais réfléchi en relisant attentivement sa lettre, et je voyais bien que mes relations avec Proméo allaient traverser une zone de fortes turbulences, comme on dit en météo. Il ne me restait pas grand chose à perdre. J'ai donc répondu à ses questions dans l'ordre, franchement, sans même dissimuler que j'avais volé les bidons.

" En cas de besoin, le professeur Moutet compte dire que son ami Rostaing lui en avait fait cadeau avant sa mort, puisque Mme Rostaing n'a pas remarqué leur disparition. Mais ce n'est pas vrai. "

" Je propose que nous en restions à la version, cadeau de M. Rostaing à M. Moutet. " déclara Servoz. 

Après avoir tout raconté, je lui ai demandé de m'expliquer la différence entre une eau à 0,2 ppm et une eau à 140 ppm. ( Dans la suite, c'est bien expliqué parce qu'il a corrigé ce que j'avais écrit de mémoire ). 

" Toute l'eau qu'on trouve dans la nature, l'hydrogène naturel et les autre corps hydrogénés, contiennent du deutérium en proportion à peu près constante de 140 atomes de deutérium, qu'on représente par la lettre D, pour un million d'atomes d'hydrogène, qu'on représente par la lettre H, ce qui donne D/H = 140 parties par million ou ppm. "

" Et pourquoi une eau à 0,2 ppm pourrait mieux agir sur la peau qu'une eau à 140 ppm ? "

" C'est un peu compliqué. L'hydrogène et le deutérium ont les mêmes propriétés chimiques et peuvent, tous les deux, se combiner à l'oxygène pour former de l'eau. Mais la masse du noyau de deutérium est le double de la masse du noyau d'hydrogène, qu'on appelle proton. Dans les mêmes conditions, le proton peut se déplacer par un mécanisme qu'on nomme effet tunnel et le noyau de deutérium ne le peut pas. La présence de deutérium dans l'eau pourrait donc modifier la mobilité des protons. J'étudie ce problème dans la glace. La mobilité des protons joue aussi un rôle considérable dans les êtres vivants et il est possible que cela explique l'effet particulier de votre eau très pauvre en deutérium. " 

Raymond Servoz devait être un bon prof car il s'aperçut que je perdais pied et il me proposa un café. Pendant qu'il mettait des pièces dans la machine, j'eus un flash de déprime. Voilà un prof, un savant, qui me prenait au sérieux, qui m'expliquait patiemment des choses difficiles et, si je n'avais pas glandé pendant des années, j'aurais pu tout comprendre !

J'ai cru qu'il avait lu dans mes pensées.

" Vous avez sûrement envie d'en apprendre plus, de mieux comprendre. Consolez-vous en pensant que les plus grands savants sont loin de tout comprendre. " 

En fin de visite, vers 14 h., le Professeur Servoz m'informa qu'il comptait prendre contact avec Proméo le lendemain, mardi 27 novembre. Cela me donnait l'après-midi pour essayer de limiter les dégâts.

 

***

 

Je ne savais pas trop quoi faire. Sans la plante des pieds de papa Servoz et la curiosité de son fiston, rien ne nous empêchait de continuer à vendre, très cher, beaucoup d'Eau de Santé à la satisfaction générale. Elle ne faisait de mal à personne, et elle faisait du bien à ceux qui y croyaient ou qui en profitaient pour se laver. Seulement, il n'y avait pas une Eau de Santé, il y en avait deux. Le mieux est l'ennemi du bien, comme disait mon Instit que j'aimais bien, en CM2. 

Je suis d'abord passé à la Magie des Plantes pour prendre des nouvelles de mes petits flacons à 50 F. On n'en vendait presque plus et la patronne a été d'accord pour que j'en reprenne 400 qui l'encombraient. Elle en gardait une douzaine et ferait appel à moi en cas de besoin. 

Je suis allé chez mes parents avec un grand sac de linge sale et deux cadeaux, un poisson et un couteau sculptés, en bois exotique. J'ai attendu ma mère qui finissait son travail, en général à 17 h. Nous avons pris le thé et je lui ai demandé l'adresse de l'avocat que mon père avait consulté à propos de son intoxication. Elle s'est inquiétée. Pourquoi j'avais besoin d'un avocat ? 

De chez nous, j'ai téléphoné à Caro. J'ai eu la petite sur. En grandissant, de chiante elle était devenue peste. Caro était rentrée du Lycée, elle ne voulait pas être dérangée. Elle préparait un devoir surveillé de math. " Demande lui de venir au téléphone. " " Elle m'a dit de prendre les messages. "

J'ai raccroché et j'ai retéléphoné tout de suite.

" Ici, Michel, bis, va chercher ta sur immédiatement. " Un temps. La voix de Caro :

" Allô, je t'écoute. Lucie avait des instructions strictes pour un autre casse-pied. "

" Je voudrais te voir. "

" Tu as des ennuis ? "

" Je voudrais te voir, 3 minutes, pas plus. "

" Où es-tu ? "

" Chez mes parents. "

" Alors passe tout de suite. "

Pas très cordiale, Caro. L'air fatiguée. Elle m'a regardé assez froidement.

" Ca te réussit, l'eau de santé ! "

" Je reviens des Antilles. Je t'ai apporté un cadeau de Saint-Domingue : c'est un petit dieu Taïno. "

" C'est gentil. " Elle a pris la statuette, l'a examinée et a souri.

Je voulais partir sur un sourire. " Au revoir, Caro ", " au revoir, Michel ". Pas de bisous.

 

J'ai pris un sandwich dans un bistrot et j'ai fait une balade dans le 4x4, sur l'autoroute, sans excès de vitesse, ça n'était pas le moment. Je suis rentré chez moi et j'ai cherché le numéro personnel de Raymond Servoz sur le Minitel. O.K., il était chez lui, courtois. Il n'a pas paru étonné.

" Demain, j'ai une journée chargée. Sept heures et demi, ça va ? "

" Merci, à demain. "

 

***

 

Le Michel Feirrera que je reçus mardi matin, était un autre homme. Lundi, j'avais en face de moi un jeune magouilleur irresponsable, en plein désarroi, désarmant d'inculture et de curiosité. Aujourd'hui, mon interlocuteur semblait avoir mûri. Je lui offris de partager mon premier café du matin alors qu'il me remerciait de le recevoir de nouveau, aussi rapidement. Il avait mal dormi, me dit-il, et beaucoup réfléchi aux questions qu'il souhaitait me poser.

" Est-ce que je peux vous demander ce qu'il y a dans votre note aux Comptes-rendus de l'Académie des Sciences ? "

" Son titre est : Influence du deutérium sur la mobilité des protons en glaciologie et en biologie. "

" Avez-vous écrit quelque chose sur l'eau de santé, sur Proméo et sur moi ? "

" Non, pas explicitement. " Je lui lus une phrase de la note : " A partir d'un cas de guérison d'un eczéma plantaire tenace grâce à l'utilisation accidentelle et empirique d'eau allégée en deutérium, une étude comparative de deux séries d'échantillons d'eau distillée de type A (allégée) et B (normale), a été faite dans le service de dermatologie du Centre hospitalo-universitaire de Grenoble. L'eau de type A provient du service des isotopes stables du CEN de Saclay, l'eau de type B est produite par distillation d'eau permutée dans un évaporateur " Quartz et Silice " HPW2. A et B ont des teneurs très voisines en sels minéraux et gaz dissous et un rapport D/H de O,2 ppm pour A et de 140 ppm pour B. "

Suivait l'énumération des améliorations obtenues par les traitements utilisant l'eau de type A.

Michel Ferreira me demanda si l'eau distillée de type B, avait également une action sur la peau.

" Pas significative, semble-t-il. "

" Etes-vous obligé de communiquer vos résultats à Proméo ? "

" Oui. L'eau de type B provient des flacons commercialisés par Proméo. Ne pas informer Proméo des résultats de notre étude serait de la rétention d'information, du mensonge par omission. Pour un chercheur, c'est une faute professionnelle. "

" Mais rien n'empêche Proméo de continuer à vendre son eau de type B, à 140 ppm de deutérium. "

" Sauf s'il est démontré que le label Eau de Santé a été attribué à de l'eau de type A, à 0,2 ppm. "

" Est-ce que Proméo pourrait commercialiser de l'eau de type A. "

" Certainement pas à court terme. Première raison : pour fabriquer de l'eau appauvrie en deutérium, il faudrait faire appel au service des isotopes stables de Saclay ou à une autre entreprise équipée pour la séparation isotopique ; cela pose des problèmes financiers et psychologiques car la publicité de Proméo est très écolo et le mot " deutérium " est diabolisé. Deuxième raison : il est probable que l'utilisation commerciale d'eau appauvrie à des fins médicales et pharmaceutiques sera soumise à la lourde procédure de test des médicaments nouveaux. "

" Quand pensez-vous téléphoner à Proméo ? "

" Dès que possible, dans la matinée. "

" Bon. Moi je téléphonerai en début d'après-midi. Est-ce que vous m'autorisez à faire état de notre conversation ? "

" Certainement. " J'ai ajouté après qu'il m'eût salué, parce que je pensais vraiment qu'il en avait besoin :

" Bonne chance. "

 

***

 

Après ma visite matinale à l'Institut de Glaciologie, j'ai acheté les 11 derniers flacons d'Eau de Santé, à la Magie des Plantes " pour un client et ami ". Ensuite, je suis passé chez M. Moutet. Il n'était pas chez lui. Pendant le reste de la matinée, j'ai essayé de bien comprendre les papiers de Proméo que j'avais signés. A 11 h. 30, j'ai reçu un coup de fil de Thierry Margolas, glacial :

" Le patron te convoque à 17 h. dans la salle de conf. "

" A quel sujet ? "

" Tu dois t'en douter. Il vaut mieux que tu sois à l'heure. "

" Je serai à l'heure. Merci de m'avoir si gentiment prévenu. " 

J'ai fait la route en 4x4 en tapotant le volant de la brave bête qui ronronnait pour m'encourager. Je me suis arrangé pour être à l'heure pile-poil. Thierry m'attendait, pas bavard. Le patron est arrivé avec le conseiller juridique que j'avais déjà rencontré, et 5 minutes de retard - très occupé le patron. 

" Je serai clair, M. Ferreira. Proméo a une solide réputation. Nos fournitures et nos produits sont recherchés par des entreprises à vocation pharmaceutique et médicale, très exigeantes sur la qualité. Nous ne vous avons pas attendu pour utiliser de l'eau à haute pureté. Nos recherches étaient confidentielles mais déjà très avancées sur l'utilisation thérapeutique de l'eau de type HPW " - le menteur - " quand vous avez pris contact avec nous. "

" La Magie des Plantes, de Grenoble, est une référence dans le domaine de la médecine naturelle, et nous lui avons fait confiance. Vous avez trahi sa confiance et la nôtre en dissimulant l'origine nucléaire de votre produit, fabriqué par le CEN de Saclay. A l'évidence, le contrat que nous avons passé avec vous est frappé de nullité " - un signe de tête au conseiller juridique, qui approuve - " Vous n'avez aucun droit sur l'Eau de Santé, produit pur et sain fabriqué et commercialisé par notre société. La dénomination du produit, déposée au nom de Proméo, sera maintenue compte tenu de notre important investissement publicitaire, malgré l'utilisation frauduleuse que vous en avez faite. Pour éviter de vous poursuivre en justice, et à la demande de M. Margolas qui a plaidé votre cause " - le faux jeton - " votre contrat sera simplement annulé à dater du 1er décembre 2001. Nous acceptons de reprendre votre voiture, sans pénalité, pour défaut de paiement des traites, et une somme forfaitaire, dont nous étudierons le montant, vous sera versée pour solde de tout compte. "

J'ai fait semblant d'attendre la suite.

" Si vous n'avez rien à dire, nous avons préparé un document que vous signerez, et un chèque. "

J'ai demandé au patron :

" Avez-vous pensé à l'avenir thérapeutique de l'eau pure allégée, si peu nucléaire qu'elle contient mille fois moins de deutérium que la vôtre. "

" Monsieur Feirrera, nous avons, à ce sujet des interlocuteurs d'une autre envergure que vous-même. "

" Plus coriaces, aussi, et avec lesquels j'ai de bons rapports. Quant au document que vous avez entre les mains, je ne compte pas le signer. J'avais 11 ans quand mon père a été gravement intoxiqué. On lui a fait signer un papier dégageant la responsabilité de l'usine et on lui a donné un chèque. Nos problèmes familiaux datent de cette époque.

Si vous voulez dénoncer le contrat que j'ai signé à VOTRE demande, envoyez-moi, par lettre recommandée, une proposition acceptable que je ferai étudier par un avocat. Je vous laisse votre Eau de Santé. Si vous me pompez l'air, je ferai connaître aux médias l'origine de son nom : eau sans deutérium, eau sans D, eau santé, Eau de Santé. Ca peut faire rire vos clients. "

Je me suis arrêté net. Le patron a échangé quelques mots à voix basse avec son sous-fifre et il m'a viré :

" Monsieur Ferreira, je ne vous retiens pas. "

J'ai fait un saut en salle blanche pour voir Christine. Trois bisous, trois larmes. Rideau.

 

***

 

Quand je suis rentré de Lyon ce mardi soir vers 20 h., il neigeait sur Grenoble et j'étais sonné. J'avais du mal à imaginer que samedi, je me dorais au soleil des Antilles en faisant des rêves dorés. Je n'avais pas faim, pas sommeil, et j'ai écrit une bonne partie de la nuit. J'ai mangé et j'ai dormi jusqu'à mercredi midi. 

Je me suis occupé de mon équipe de gosses l'après-midi. J'ai dîné, j'ai dormi. 

J'ai reçu la lettre recommandée de Proméo, jeudi, au courrier du matin. Ce qui m'a fait le plus mal au cur c'est la perte du 4x4.

Après avoir pris rendez-vous avec l'avocat pour 19 h., j'ai continué à écrire.

L'avocat m'a conseillé d'accepté le compromis. Je touchais des redevances, pas un salaire et j'aurai pu être obligé de tout rembourser. La reprise de la voiture était correcte. Le chèque couvrait presque mes autres dettes. Je repartais à zéro mais j'évitais les palabres juridiques. Il n'a pas voulu que je le paye. 

J'ai dîné chez mes parents sans parler de mes ennuis. J'ai regardé un film à la télé, avec la télé neuve. Maman m'a dit qu'elle marchait très bien. Il y avait quand même quelque chose qui marchait bien.

En passant devant chez Ouahouah, j'ai vu qu'il y avait de la lumière mais je n'avais pas le moral pour lui rendre visite. 

Je l'ai vu vendredi matin. Il a lu mon histoire et a rédigé une page à son idée. Je lui ai montré le compromis et il m'a encouragé à suivre les conseils de l'avocat. L'après-midi, j'ai emmené le 4x4 au garage que m'avait imposé Proméo. Ensuite, sur le conseil de Ouahouah, j'ai essayé de voir le Professeur Servoz. Une secrétaire m'a dit qu'il était à un jury de thèse samedi matin. Si c'était urgent, je pouvais le voir au pot de thèse vers 11 h.30. Je pouvais aussi lui envoyer un fax à l'Institut de Glaciologie.

Je suis passé au service municipal des sports et j'ai faxé les pages que j'avais écrites à propos de nos deux rencontres, en lui demandant de les corriger. J'essayerai de le voir au pot de thèse. 

Après un dîner rapide chips jambon, j'ai téléphoné à Caro. Oui, elle était contente de son devoir surveillé de math. Je lui ai dit que j'étais viré de Proméo, que j'avais écrit une histoire sur l'Eau de Santé et que j'avais besoin de son aide pour la mettre en français. Elle m'a fait attendre un instant au bout du fil et m'a invité à déjeuner dimanche à midi. 

Un pot de thèse, c'est rigolo : des gens bavardent à côté d'un buffet. Quand M. Servoz m'a vu, il m'a demandé des nouvelles. Je lui ai parlé de la fin de ma carrière de vendeur d'eau. Il m'a demandé :

" Pas trop de dégâts ? "

" Pas trop. Je repars à zéro. "

Il avait déjà corrigé mon fax et m'a donné, en plus, une feuille dactylographiée " dont je ferai ce que je voulais ". Il a insisté pour que je profite du buffet et m'a confié à une nénette qui faisait un DEA sur " les isotopes de l'oxygène dans les glaciers du Groenland ". Heureusement elle jouait au volley dans l'équipe de l'Université. 

Toute le reste de la journée et de la soirée, j'ai tapé mon récit sur l'ordinateur de Ouahouah. On a mangé ensemble. J'ai tiré deux exemplaires pour en laisser un à Ouahouah - il m'a dit de continuer à l'appeler comme ça tant qu'il a encore des chiens. Il n'en a plus que deux. Le plus petit est mort.

 

Dimanche, j'ai été reçu par Mme Hamon, très aimable. Lucie a filé chercher sa sur. La bise à droite, à gauche et encore à droite. Après le repas, Caro a lu mon texte. On a travaillé dessus pendant plus de deux heures et j'ai reporté les corrections sur ma disquette.

Voilà : l'histoire est finie.

 

***

 

Pendant qu'on prenait le thé, Lucie a piqué l'exemplaire que j'avais tiré pour Caro. Après l'avoir lu, elle a déclaré qu'elle avait quelque chose à dire. Je croyais qu'elle voulait censurer mes appréciations sur son caractère. Pas du tout. A son avis, il manquait une conclusion.

A la fin des films de la télé qui racontent une histoire vraie, il y a un petit texte sur l'écran qui dit, par exemple : 

 

Michel Ferreira est redevenu un voyou, il a cambriolé une banque. Actuellement il purge 10 années de prison à Varces. Caroline Hamon, désespérée, s'est retirée au Monastère de la Grande Chartreuse pendant que sa soeur Lucie devenait la plus brillante top model de France.

Un jour d'hiver, M. Moutet a été mangé par ses chiens. Le Professeur Servoz s'est couvert de ridicule avec son deutérium. Proméo a fait fortune avec l'Eau de Santé et Thierry Truc a épousé Christine Machin. 

 

Madame Hamon a ri de bon cur, moi un peu jaune, Caro pas du tout. Elle a proposé une autre version du petit texte terminal :

 

Michel Ferreira a repris ses études. Il prépare une thèse sur le rôle majeur du deutérium dans le métabolisme des mammifères, sous la direction du Professeur Servoz, reconverti en biologie. Caroline Hamon a travaillé dur et elle est entrée dans la grande école qu'elle visait. A son mariage, Lucie a été sa demoiselle d'honneur malgré une horrible crise d'acné juvénile, et Jean Moutet a été le témoin de Michel Ferreira.

Après quelques mois de succès, l'Eau de Santé Proméo a fait plouf.

  André K. Berrand, avril 2001

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