Midas, le Roi Midas a des oreilles d'âne.

Conte mythologique et bovin.

 

 En ce temps-là qui entamait voracement son troisième millénaire, la terre était découpée en quelques centaines d'étables. Les plus pauvres se délabraient misérablement. Les plus riches abritaient des veaux d'or qui faisaient étalage du volume et de la fertilité de leurs bourses.

Les veaux d'or appartenaient à deux cent familles qui avaient reçu, en héritage du Roi Midas, le don de tout changer en or : nourriture, objets, huile de pierre, machines, armes, drogues, fruits des rapines, ondes messagères de sons et d'images. Avec l'aide des grands prêtres de l'oracle unique, elles imposaient aux êtres humains de révérer les tables de la loi des marchés et d'adorer le Roi Midas.

Certaines étables paradisiaques, petites par la taille mais grandes par la discrétion, hébergeaient des anges fiscaux dont les vastes ailes recouvraient des ors de toutes provenances qu'un forgeron bancaire fondait en lingots blancs immaculés.

Dotés d'un veau d'or prestigieux primé sur les marchés, sept ou huit chefs d'étable se réunissaient régulièrement pour appliquer, de leur mieux, les instructions des parrains des deux cent familles : tenir leurs peuples en main par une distribution avisée de pain et de jeux de cirque, accompagnée, en cas de besoin, de carottes et de coups de bâton. Le plus puissant d'entre eux s'était autoproclamé foudre de Zeus, et soumettait rudement le reste du monde au culte du Roi Midas.

Au nord de la mer des Atlantes, la civilisation midassienne s'affirmait éternelle et universelle. Au prix de quelques désastres mineurs, elle étendait ses bienfaits sur les régions attardées et transformait en or les dons de la nature, le labeur des peuples et le corps des enfants. C'était la fin de l'histoire.

Voire ! Après son enlèvement à Maastricht, Europe se lasse des buffleries de Zeus ... Les vaches folles poussent des cris aigus et obtus en terre des angles ... Trahis par les veaux d'or, des éphèbes dorés s'immolent sur les places des marchés ... Au bord du Gange, les génisses sacrées regardent flotter les morts ... Obéissant à des ordres déments, jour après jour, les taureaux ailés vomissent le feu sur Khorsabad ... Dans la douleur, l'histoire suit son cours.

Alors, partout dans le monde, des hommes creusent des trous et sèment des graines de révolte. Des arbres poussent, le vent agite leur feuillage qui murmure inlassablement, de plus en plus haut, de plus en plus loin :

" Midas, le Roi Midas a des oreilles d'âne " .

 

André K. Berrand, août 2001.

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