Morgane

 

 Au début du mois de janvier 2004, après la ruée de Noël et du jour de l'an, Gaston Langlois et Morgane Kerbrat s'offrirent des vacances de neige. La jeune femme en profita pour rendre visite à son grand oncle à Grenoble. En lui ouvrant la porte, Jean Moutet constata avec plaisir qu'elle était toujours aussi belle et avec déplaisir qu'elle paraissait très soucieuse. Elle ôta son anorak et s'installa dans le coin salon de la double pièce du F3. Son corps élancé était moulé dans un pull et un pantalon anachroniques pour la fée celtique dont elle avait le port gracieux et l'attachant visage.

Ecourtant les banalités - la poudreuse à l'Alpe d'Huez, les skis paraboliques de Gaston, la santé de Marine restés à Dinan avec Mamie, le sale temps de Grenoble - Morgane bredouilla quelques mots d'une voix sourde.

- Peux-tu répéter , lui demanda Jean, je n'ai rien compris.

- Je crois que je vais divorcer.

Banale en 2004, cette information prenait un sens dramatique pour Jean Moutet et pour sa petite nièce qui, le jour de son mariage, lui avait confié son intention de rompre la malédiction héréditaire tout en gardant - en souvenir d'un père mythique - son nom de jeune fille.

La grand'mère maternelle de Morgane, Elisabeth, était fille unique de parents divorcés ce qui était une tare à son époque et dans son milieu. Son enfance en avait été cruellement marquée avant et pendant la guerre mondiale de 1940-1945.

A vingt ans, elle avait épousé le frère aîné de Jean, Rémi Moutet. De tempérament instable, Rémi brisa la vie du couple, abandonna sa femme et sa fille Gisèle et s'installa aux Etats-Unis où il mena une vie de patachon qui se termina en overdose dans les années 80.

Gisèle Moutet, belle et fantasque, enceinte entre deux liaisons tapageuses, épousa Hervé Kerbrat de vingt ans son aîné pour donner un état-civil à son enfant. Hervé, navigateur solitaire passionné de voile disparut en mer quand la petite Morgane avait trois ans. La famille Kerbrat ne reconnut jamais l'enfant. Morgane Kerbrat (1974) fut élevée par sa grand'mère, Elisabeth Moutet, femme triste et terne qui enseignait à Dinan dans un établissement féminin religieux. Morgane y fit des études brillantes en s'efforçant de respecter les apparences de la pudeur et de la foi. A l'Université de Rennes, elle s'initia sans enthousiasme à l'amour hétérosexuel inscrit au programme, estimait-elle, de ses études de psychologie. Ses expériences furent diverses mais brèves et décevantes : je t'aime ! moi aussi ; j'ai envie de toi ! moi aussi … as-tu bien mis un préservatif ?

Seul homme disponible de la chaîne familiale, Jean Moutet devint un grand père par défaut sous le nom de Grandton. Passant ses vacances d'été en Bretagne, il réconcilia la fillette avec les sports de mer et lui fit connaître l'équitation. En hiver, il lui offrit plusieurs fois des vacances de ski. Il recueillit quelques rares confidences de l'enfant coléreuse et de l'adolescente impulsive et révoltée. Jean n'aimait pas beaucoup sa belle-sœur Elisabeth, trop sage, ni sa nièce Gisèle, trop folle, mais il adorait Morgane.

- Raconte, dit-il.

- Je ne peux pas te demander d'oublier ce que je vais te dire, mais je voudrais que tu n'en parles à personne.

- Je suis discret mais je ne peux rien promettre si Marine et toi êtes en danger.

- Marine, sûrement. Elle aura six ans en février et Gaston s'est mis en tête d'en faire une sorcière.

- Une sorcière ! Tu plaisantes ou tu délires ?

- Réponse : non et peut-être … Il faut que je commence par le début. J'ai rencontré Gaston en novembre 1996 à l'initiative de Jacques Moulin, médecin hospitalier qui pilotait mon stage de psychiatrie infantile au CHU de Rennes. La jeune parente d'un ami avait des crises d'hystérie et il avait conseillé à cet ami, Gaston Langlois, de faire appel à moi en cas de besoin. Un jour, Gaston m'a téléphoné et emmené chez ses parents en urgence pour assister le médecin de famille qui cafouillait. En fait la fillette, Caroline, était une simulatrice que j'ai réussi à calmer sans aucun médicament. Je l'ai revue par la suite. Elle se porte très bien. Ce jour-là, j'ai dîné chez les parents de Gaston et il m'a raccompagnée … Bon, tu le connais, j'ai eu le coup de foudre.

- Ca ne m'étonne pas.

- Dans la voiture, il se vantait comme un gosse : quatrième en décathlon aux jeux olympiques de Barcelone, à 10 cm de la médaille de bronze, QI de 160, 3ème dan au jeu de go ; et comme un gosse, il m'a baratinée : il était ébloui, fasciné, j'étais la fée dont il avait toujours rêvé. Il est resté chez moi. J'ai découvert pour la première fois, - Morgane rougit légèrement -, le plaisir avec un homme. Nous nous sommes mariés au début de 1997. Tu t'en souviens ?

- Evidemment, je n'ai jamais vu un aussi beau couple.

- Il a été rapidement promu dans le service d'informatique du CHU, moi je suis entré dans un cabinet de groupe de psychologues libéraux et ta filleule Marine est née en 1998.

Amoureuse et aimée, Morgane avait d'abord vécu sur un nuage avec les inévitables problèmes d'adaptation d'un jeune couple. Elle avait négligé des petits incidents étranges dans le comportement de Gaston qui prirent un sens précis lorsqu'il se passionna pour les prévisions de Nostradamus et commença, comme disait Morgane, à déconner dur.

- Je te passe les détails. Après un période pénible de malaise flou qui devint net quand il voulut faire de Harry Potter l'idole de Marine, je lui dit franchement que j'étais inquiète. Il prit rendez-vous pour nous deux avec Jacques Moulin, le médecin psychiatre qui nous avait mis en relation. L'entretien fut, en apparence serein et cordial et j'en sortis furieuse et sonnée. Boum sur la tête.

Moulin, jeune interne avait été consultant psychologique de l'équipe olympique française à Barcelone. Quand Gaston avait raté la troisième marche du podium, il avait fait une dépression nerveuse, " une petite déprime " en attribuant son échec à un envoûtement. Depuis l'enfance il glissait dans un univers magique à la moindre contrariété, à l'insu de son plein gré selon la formule consacrée par le cyclisme. Moulin l'avait soigné - guéri, disait-il - en lui apprenant à distinguer clairement le réel de la fiction sans rejeter le monde fantastique qu'il s'était créé. Rétrospectivement je compris - le ton de Morgane devint véhément - que j'avais été prescrite par ce salaud de toubib comme le traitement à long cours d'un cerveau fêlé.

- Calme-toi Soupaulait. Est-ce qu'il te bat, t'insulte, te trompe, brutalise Marine, se coiffe d'un entonnoir ?

- Non, Grandton, rien de tout ça - ses yeux s'emplirent de larmes - évidemment, tu ne me prends pas au sérieux.

- Détrompe-toi. Tout ce qui tourmente ma petite Soupaulait me touche au cœur.

Pendant un long silence, Morgane calcula les carrés des nombres entiers à partir de 11. Après 529 elle commença à s'embrouiller et se moucha. Jean reprit la parole.

- C'est incroyable. Pour moi ton mari est l'image même de la pleine santé physique et mentale.

- Physique, oui - déclaration accompagnée d'un petit sourire équivoque - mentale, non. Il se prend pour un sorcier : c'est lui qui a inspiré à Chirac la dissolution de l'Assemblée Nationale en 1997, il a fait échouer les prévisions de Nostradamus, il a failli empêcher la guerre d'Irak avec l'aide du Saint-Esprit en visite dans le cerveau de Bush. Je cite seulement ce qu'il m'a raconté sans humour avec une assurance qui se veut désinvolte. Il collectionne des amulettes et des grigris dont le plus innocent est un attrapeur de rêves Inuite pendu au dessus du lit de Marine. Il converse gravement la nuit, quand il me croit endormi, avec la statuette d'un petit dieu Taïno rapporté de Saint-Domingue. Et il s'est fait des amis bizarres, en particulier un employé des télécom frappadingue avec lequel je crains qu'il n'envisage de fonder une secte.

- Ca ne me paraît pas dépasser le niveau d'absurdité des croyances religieuses ou horoscopiques. Si le Docteur Moulin a raison et que Gaston fait bien la différence entre notre monde réel et son refuge imaginaire, il n'y a pas de quoi s'affoler. La bigoterie de ta grand'mère Elisabeth me paraît plus inquiétante. Et, comment le dire sans te choquer, la présence à ses cotés de la moderne fée Morgane mécréante et rationnelle est le meilleur lien possible pour Gaston entre le rêve et la réalité. Je pense que tu devrais jouer le jeu

- Jouer le jeu. Que veux-tu dire ? Que devrais-je faire ?

- Jouer le jeu, c'est accepter un espace réservé dans la vie de Gaston. Il pourrait construire des modèles réduits avec des allumettes, il préfère bricoler des sortilèges. Victor Hugo croyait bien aux tables tournantes … Que pourrais-tu faire ? Eh bien, par exemple, lui proposer de raconter ses fantasmes par écrit, c'est bonne manière de les apprivoiser.

- Ecrire ? Pour qui ? Pour quel public ?

- Je ne sais pas. C'est un bon bidouilleur, suggère-lui d'ouvrir un site perso sur internet.

- Drôle d'idée … Pourquoi pas ? Tu pourras lire ses élucubrations et m'encourager à la quitter.

Morgane se tut brusquement, honteuse. La femme de Jean Moutet l'avait quitté quand il était jeune et il n'avait plus jamais essayé de fonder une famille. Depuis qu'elle le connaissait, son Grandton bourru vivait seul.

- Tu es peut-être trop influencée par ta profession de psychologue. Laisse passer un peu de temps et tiens-moi au courant. Tu en as parlé à ta mère ?

- Je ne la vois jamais. Merci, Grandton. J'ai bien fait de venir te voir. Tu m'as donné à réfléchir.

Fin février, Morgane téléphona à Jean pour le remercier du cadeau d'anniversaire offert à Marine et lui annonça l'ouverture du site de Gaston : //perso.wanadoo.fr/recitsdignesdefoix, récits au pluriel sans accent et foix avec un x.

- Pourquoi avec un x ? - demanda Jean.

- Le prénom de Gaston a été choisi par sa mère en souvenir des comtes de Foix, ancêtres d'Henri IV. Elle prétend descendre par voie bâtarde de cette noble lignée.

- Pauvre Gaston écartelé entre Gaston Lagaffe à l'école et Gaston de Foix à la maison !

- Oui, ça explique bien des choses. Quant à ses histoires, mises en forme sur le site, elle me paraissent moins loufoques. Mais il s'est pris d'une nouvelle lubie. Il a offert à Marine un puzzle " enchanté " qui m'inquiète. Après avoir collé une photo de Jean Jaurès sur une planchette en contreplaqué, il a découpé les régions de France. A l'en croire, si les régions sont placées correctement par Marine sans l'aide d'un adulte avant les élections du mois de mars, le fondateur du socialisme touché par la candeur d'un enfant leur donnera une majorité de gauche.

- Bien. Il y a donc au moins une personne, deux avec Marine, qui s'intéressent aux élections régionales.

Jean Moutet consulta le site de Gaston, lut ses petits récits aux illustrations maladroites et s'en amusa.

Dimanche 23 mars, vers dix heures du soir, Morgane téléphona à Jean d'une voix blanche :

- Jeudi dernier, trois jours avant le deuxième tour, Marine a joué avec le puzzle des régions et les a toutes mises en place en reconstituant le visage de Jaurès. Son père l'a félicitée mais il manquait une petite pièce en haut, à droite. Avec mon aide, Marine l'a cherchée partout mais ne l'a pas retrouvée : c'était l'Alsace.

 

 

 André K. Berrand, avril 2004

 

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