De nombreux ouvrages ont été écrits sur les Présidents de la cinquième République Française, de Charles de Gaulle à Jacques Chirac, mais pas un seul sur Adrien Castel. Il est nécessaire de commencer à combler cette lacune. C'est le but de cette modeste contribution à l'histoire du premier septennat du 3ème millénaire.

 L'auteur, historien scrupuleux, s'est heurté à une sérieuse difficulté, celle de rassembler, en 1997, des documents et des témoignages sur des évènements postérieurs à 1997, en particulier sur l'engagement politique tardif d'Adrien Castel.

 Devant cette difficulté, et pour éviter de mesquines querelles de spécialistes, l'auteur a choisi de laisser s'exprimer librement Thomas Castel, un des petits-fils du sixième Président de la 5ème République.

 

 

J'avais 8 ans et c'est moi qui ai pris la photo avec un Kodak jetable. Des journalistes ont dit que c'était scandaleux d'exploiter l'ignorance d'un enfant. Ils sont gonflés. Mon petit frère avait 4 ans et il était drôlement intelligent.. Je lui ai expliqué ce qu'était un Président et une campagne électorale et que Papy serait un très bon Président. Alors Quentin m'a demandé de lui faire une pancarte pour défiler dans le jardin.

"Tu vas écrire sur la pancarte Papy Président."

"C'est tout ?"

"C'est tout."

J'ai fait la pancarte, Quentin a défilé dans le jardin et j'ai pris la photo juste au moment où Potdecolle avait perdu sa musaraigne. Les journalistes ont dit que c'était pour racoler les mères aux chats. Ils disent n'importe quoi, parce que Potdecolle avait l'air encore plus stupide que d'habitude.

Quand on a tiré les photos, Papa a beaucoup ri. Il a donné un double à Papy qui nous a remerciés Quentin et moi.

"Je la mettrai sur mon bureau et ça me donnera du courage."

Tout ceci, je m'en souviens très bien. 

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Adrien Castel

 

 La candidature de mon grand-père, Adrien Bernard Castel était soutenue par le Parti communiste, par le Mouvement des citoyens et par le Groupement des Verts dits "rouges" par opposition aux Verts "solitaires", qui présentaient leur propre candidat avec la caution internationale de Green3M. Au temps des sigles, A.B.C. sonnait bien, mais des raisons plus sérieuses avaient déterminé le choix des trois formations. 

Physicien, membre de l'Académie des Sciences, Adrien Castel avait rédigé avec François Dumas, un géologue long et anguleux, le rapport de l'Académie sur le stockage et le retraitement des déchets nucléaires, adopté à l'unanimité en novembre # # # # . Ensuite, il avait activement contribué à la création du Réseau d'Etude des Transmutations (R.E.T.), regroupant des équipes mixtes C.E.A - EDF - Universités, à Paris-Orsay-Saclay et en Province. Il avait mené campagne pour la réorientation de certaines installations condamnées et obtenu les crédits nécessaires à ce qu'il présentait obstinément comme une obligation d'avenir. La coordination internationale se heurta aux désaccords entre Etats, au secret militaire et, ce qui est plus surprenant, à la campagne mondiale des Verts du 3ème Millénaire (Green3M). Cependant un financier américain nommé Koros, propriétaire d'une fortune colossale, créa une fondation Russo-Canadienne ayant les mêmes objectifs que le R.E.T. avec lequel fut signé un protocole de coopération.

Peu avant les élections présidentielles nationales, deux ans après la création du R.E.T., une équipe Saclay-Grenoble obtint la désactivation de certains déchets nucléaires de très longue durée de vie avec des rendements si remarquables que la création d'un prototype industriel fut mise à l'étude. L'équipe avait souhaité que l'annonce publique des résultats soit faite par le Professeur Castel, promoteur et défenseur acharné du programme. Il fallait ne pas exagérer ce premier succès, mais essayer de gagner l'opinion publique au développement d'un opération controversée, très coûteuse à moyen terme, inestimable à long terme.

 Brutalement, mon grand-père devint l'homme du jour.

 Moi je le trouvais très classe. Il était assez grand, costaud mais pas gros, jouait très bien au foot, bidouillait les logiciels de jeux comme personne et racontait un tas d'histoires qu'il inventait. En public, il était courtois, souriant, attentif aux questions et précis dans ses explications. Il fut apprécié des journalistes de la presse écrite et de la télévision. On l'invita plusieurs fois dans des émissions importantes. D'emblée, il trouva son style. 

Il était particulièrement à l'aise dans les débats, que je suivais avec passion, sans trop comprendre. J'en ai pourtant gardé un souvenir très vif que j'essayerais, maintenant, de traduire par une image, celle d'une course-poursuite où mon grand-père conduisait calmement une voiture robuste. Il était confronté à de pesants camions-discours et à des fous du laïus qui faisaient vrombir leur éloquence. Au début, il semblait un peu à la traîne, tenant simplement la route avec de brèves interventions, mais dès qu'il voyait s'ouvrir un créneau dans la monotonie des redites, il déboîtait brusquement et prenait la tête du débat, assuré et caustique. Puis, de nouveau, il roulait sur la file lente. Plus tard, je me suis tellement habitué à sa conduite que je murmurais "Vas-y, Papy" quand je voyais, à l'écran, son regard se figer avant de déclencher le turbo.

 Agé de 62 ans, il ne se voyait aucun avenir politique et prenait, avec modestie et humour, une célébrité dont il créditait, en toute occasion, l'équipe des chercheurs. Mais ce que cette équipe gagna en réputation et autorité dans les milieux scientifiques, Adrien Castel le gagna dans les milieux politiques.

 A cette époque, le gouvernement était en crise à la suite de la décision du Ministre de l'économie et des finances d'ouvrir le capital de France Télécom à ITT, le géant américain des transmissions. Après le départ des Ministres communistes et de la tendance Mouvement des citoyens, le Premier Ministre Léon Barat se contenta de replâtrer le gouvernement, mais il fut obligé de renoncer à se porter candidat à la présidence de la République.

 Le Parti socialiste choisit Jacques Lordeux, et la gauche contestataire proposa à Adrien Castel de la représenter. On a suffisament parlé de sa candidature inattendue aux élections présidentielles pour que je ne mêle pas des souvenirs personnels imprécis à un évènement largement médiatisé. Par contre, je me souviens bien de l'histoire de l'affiche.  

 

***

 

 Dans les premiers sondages, Adrien Castel ne rassemblait même pas les intentions de vote attribuées aux électeurs communistes. L'équipe de campagne, dite ABC, s'en inquiéta et décida un affichage national, un seul, mais percutant, à la date autorisée par la Commission électorale. Il fallait essayer d'effacer l'image du savant éthéré qu'avaient réussi à donner de Castel, ceux qui rêvaient d'un duel Lordeux - Blanquet au second tour.

Au vu des sondages, l'équipe ABC tenta donc une offensive publicitaire. Beaucoup plus tard, j'ai vu le premier projet d'affiche, approuvé par mon grand-père. C'était nul.  

 

Quentin répondait souvent au téléphone. J'entendis "Oui, c'est moi" et puis des oui et des non, et puis une tirade sur son vélo, sur l'école, sur ma clarinette et sur Guronsan, notre hamster, et puis enfin, il appela Papa. Au bout d'un petit moment, Papa me demanda de venir dans le bureau.

"Dis-moi, Thomas, la photo avec Quentin, la pancarte et Potdecolle, tu l'as prêtée à quelqu'un ?"

"Ben non, Maman l'a mise dans l'album. Pourquoi tu me demandes ?"

"Pour rien ... Si, pour quelque chose. On en a fait une affiche."

"C'est embêtant ?"

"Oui, c'est embêtant."

Il me remercia gentiment et retourna au téléphone. Il demanda à Maman de le rejoindre et de fermer la porte du bureau. C'était un mardi soir. Le lendemain, on n'avait pas classe. 

Le deuxième projet d'affiche était arrivé ce même mardi soir à la permanence de Castel, par porteur, dans une grande enveloppe de l'imprimerie Gutenberg, marquée URGENT. Elle avait été ouverte juste avant la réunion d'équipe et le projet fut accueilli avec un tel enthousiasme que le candidat, arrivé en retard, s'isola complètement dans son refus. Il obtint le droit de téléphoner à Grenoble, aux parents de Quentin, pour demander leur accord QU'IL ESPERAIT BIEN NE PAS AVOIR, pendant que Catherine Gray, son bras droit, téléphonait à l'imprimerie. Le patron de Gutenberg était encore là et il expliqua qu'un collaborateur de Monsieur Castel lui avait apporté la photo, donné le texte et demandé de préparer d'urgence un projet d'affiche. Il n'avait pas donné son nom. C'était un jeune gars qui ressemblait un peu au joueur de tennis avec un long nez, vous savez, Guy Forget. 

Comme par hasard, Yves Cohn, le sosie de Forget, n'était pas présent à la réunion de groupe et il n'était pas chez lui. A la fin d'un débat houleux, le projet fut adopté et A. Castel donna l'imprimatur. Il demanda avec solennité que la décision prise ne donne lieu à AUCUN commentaire externe d'AUCUN des membres de l'équipe (ils étaient une vingtaine). Il chargea Cathy d'engueuler elle-même Yves Cohn - il craignait de perdre son sang-froid. Quant aux critiques que ne manqueront pas de provoquer cet auto-viol de la vie privée, c'est MOI qui répondrai, dit-il.

 

***

 

  Le vendredi soir de la même semaine, en sortant de l'Ecole, Quentin et moi, on a vu une affiche gi-gan-tes-que au carrefour avant la maison, le dangereux avec des feux rouges. C'était ma photo un peu arrangée. En haut à gauche, on avait ajouté, en pas très gros, "Adrien Castel", et en dessous, en plus petit, "présenté par", et encore en dessous, sur une serviette qui séchait, les noms des trois partis. A droite, en bas, sous Potdecolle, il y avait écrit "Elections présidentielles du tant-tant-tant". C'était sensass. On est rentré à la maison super excités.

La tête de Papa et Maman !

"Ce n'est pas de ta faute", me dit Papa."C'est le copie de Papy qui a été fauchée." 

La campagne d'affiches "Papy Président" résultait plus d'un malentendu que d'une malice délibérée, mais le mal était fait. La cote de A. Castel monta de 8 points dans les sondages d'intentions de vote de la semaine suivante.

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 Le premier tour. 

 

Ma tante Caroline, la fille aînée de Papy, habitait Paris...

Pour en finir avec la famille, Papy et Mamie avaient trois enfants: Caroline, Papa, et Stéphane, le plus jeune, qui travaillait à Toulouse, dans les avions. Caroline avait un mari, deux filles et un fils. Stéphane n'avait pas d'enfants et une nouvelle copine chaque fois qu'on le voyait - évidemment, elles ne duraient pas assez longtemps pour faire un enfant. 

...Caroline, donc, habitait Paris. Elle connaissait bien Cathy Gray, qui avait été son prof de math, et donnait souvent un coup de main à l'équipe ABC. Elle a conservé, en archives, des coupures de journaux, des documents sur disquettes et CD-ROM et des cassettes vidéo. Avec tout ça, j'ai pu reconstituer la campagne des élections présidentielles de # # # #. 

Publiées dans les journaux de l'époque, les évaluations SOFRES me paraissent les plus sérieuses. Avant le début de la campagne officielle, Blanquet était en tête avec 35 % des intentions de vote. Venaient ensuite Lordeux avec 24 % - les socialistes et radicaux étaient assez mécontents du score de leur candidat -, puis Castel avec 16 %, Le Paon avec 14 % des voix et 7 autres candidats se partageaient les 11 % restant. Il fallait aussi prendre en compte 30 % d'indécis sur le nombre total des "sondés". 

Les analyses politiques accompagnant ces chiffres sont compliquées.

Le Président sortant, dissolvant malheureux de l'Assemblée Nationale, avait ruiné, par avance, sa réélection. Son successeur potentiel, Philippe Blanquet regroupait toute la droite classique, les eurolâtres, les ultra libéraux, les libéraux à fibre sociale, les eurosceptiques et une clientèle personnelle qui appréciait la fermeté de ses convictions aussi contradictoires que vigoureusement affirmées. Il avait une tête d'empereur romain, de la prestance et un talent d'orateur exceptionnel. 

Jacques Lordeux avait été choisi sur la base de sondages de popularité, toujours majoritaires. Comme ancien Président de la commission de Bruxelles, il incarnait l'obstination européenne du Parti socialiste et le libéralisme de gauche. Il avait rendu des services à un tas de personnes qui ne le criaient pas sur les toits. Sa présentation - son look - et sa voix étaient agréables. Il s'exprimait bien, lentement, sans éloquence. Il apparaissait, dans son camp, à la fois comme l'arbitre de la querelle des chefs, et comme le terne bouquet du brillant feu d'artifice de son lancement publicitaire. 

J'ai déjà beaucoup d'Adrien Castel, et je n'ai pas envie de parler de Jean-Marie Le Paon.

Parmi les sept autres candidats, deux étaient trés hostiles à mon grand-père, Arlette Laguiole, extrême gauche, qui dénonçait ses compromissions avec le ploutocrate Koros, et Brice Leblond, représentant français des Verts du 3ème Millénaire. 

En complément de la lecture de documents écrits, j'ai regardé une vidéo-cassette sur laquelle tante Caroline avait écrit "Sondages du ##.##.## - Interview d'Etienne Rosier."

On y voyait un jeune type sympathique devant lequel étaient placés 6 grands verres inégalement remplis, qui répondait aux questions d'un journaliste.

 " Monsieur Rosier, vous êtes sociologue, spécialiste des enquêtes d'opinions. Que pensez-vous des sondages pré-électoraux ?"

" Je pense qu'ils sont techniquement de mieux en mieux faits et, avec la diffusion de n'importe quoi sur Internet, ils sont devenus incontournables. A mon avis, la Commission de contrôle nationale a donc bien fait de les autoriser sans restrictions. Ceci dit, il faut les interpréter avec prudence. Le niveau de l'eau colorée, dans ces 6 verres correspond aux intentions de vote Blanquet - Lordeux - Castel - Le Paon - autres candidats - indécis. Quand les chiffres changeront, on pourra ajuster les niveaux en versant de l'eau d'un verre dans l'autre, mais comment ? Un niveau stable peut correspondre à des mouvements importants en plus et en moins qui se compensent. Une cote en baisse n'est pas obligatoirement un signe inquiétant; elle peut préparer une remontée brutale, le public assimilant les nouveautés avec un certain retard." 

Dans la suite de l'entretien, Etienne Rosier soulignait un aspect particulier du paysage électoral, découpé par des failles qui ne respectaient absolument pas les frontières des partis. Aussi était-il imprudent, par exemple, pour un second tour, d'ajouter les voix Castel et Lordeux ou Blanquet et Le Paon. Le premier tour, confus, n'avait, selon lui, qu'un objectif: sortir les deux noms des champions du second.

  

***

  

Ma tante Caroline participait à la réunion de l'équipe ABC le jour où Adrien Castel présenta le plan de ses interventions officielles à la télé. En tout, on lui accordait 5 tranches de 12 minutes. Il avait carte blanche pour la première et la dernière. Les partis qui soutenaient sa candidature, participaient aux trois autres.

Le débat sur le schéma que proposait Castel pour ses émissions personnelles fut, parait-il, passionnant. Il écouta attentivement, intervint peu, prit beaucoup de notes, mais refusa de soumettre à la sagesse collective un texte rédigé. On n'insista pas trop car on connaissait son aisance à improviser.

 Récemment, j'ai regardé la cassette où est enregistrée la première causerie électorale télévisée de mon grand-père.

 On le voit assis derrière un beau bureau neuf en orme, cadeau de ma grand-mère pour cette occasion solennelle. Au début, il a l'air un peu soucieux. Puis son visage se détend et s'anime. 

" Mesdames, Messieurs, chers amis, j'ai l'habitude de parler à des étudiants, parfois fort nombreux, dont je regarde les visages pendant que j'essaie de leur faire partager mes connaissances. Pus tard, ils en sauront peut-être plus que moi. Maintenant, dans mon domaine, j'en sais plus qu'eux. Mais ce soir, c'est tout à fait différent. J'imagine des millions de visages que je ne vois pas et je vais parler de choses que vous connaissez aussi bien, ou mieux que moi. Ce n'est pas très facile."

" Vous savez que ma candidature à la présidence de la République est soutenue par trois formations politiques qui ont renoncé à présenter, chacune, leur propre candidat. Elles me font confiance parce que je me sens sincèrement proche de leurs grandes orientations, et je leur fais confiance."

" Pour moi, le parti communiste français est d'abord le parti des gens qui exercent un métier ou veulent le faire. Il défend nos valeurs communes, le droit au travail et la dignité du travail. Son journal s'appelle "l'Humanité". C'est un beau titre. Humanité, vous le savez, a deux significations: d'une part, c'est l'ensemble des êtres humains, enfants, femmes et hommes qui ont en commun le même lieu de vie, notre terre; d'autre part, faire preuve d'humanité, c'est aider les autres, en particulier les plus fragiles ou les plus démunis. Métier, travail, humanité sont des mots forts, qui me tiennent à cœur".

" Quant au mouvement des citoyens, il me fait penser à la Révolution Française, aux cahiers de doléances, au refus de la misère et des inégalités, et puis, plus près de nous, à la Résistance face à l'occupation étrangère, aux manifestations contre les guerres coloniales, contre la "guerre du Golfe". En outre, l'idée de Mouvement et le rôle des Citoyens sont précisément à la base des propositions que je compte vous faire, comme candidat à la présidence de la République."

" Enfin, je dois dire que le groupement des Verts est à l'origine de ma candidature. C'est le rassemblement des écologistes novateurs qui n'opposent pas les progrès de la science et la protection de la nature. Ils ont soutenu mes démarches pour essayer d'éliminer les dangers les plus redoutables des déchets nucléaires. Il reste beaucoup à faire et ils ont souhaité que le futur Président n'oublie pas qu'il reste beaucoup à faire dans ce domaine et dans d'autres. Je veillerai à ne pas les décevoir."

 Progressivement la tête de mon grand-père occupe une place de plus en plus grande à l'écran. Le caméraman a observé qu'elle est presque immobile et que le message prend simplement appui sur l'expression concentrée ou détendue de son visage et sur ses demi-sourires.

 " L'audience de ces trois formations politiques, chacun le sait, s'étend très au delà de l'influence électorale qu'on leur attribue. J'espère en apporter la preuve en rassemblant assez de voix pour participer au deuxième tour ... et pour être élu. Mais je ne suis pas le porte-parole de ces trois partis, je suis le candidat qu'ils ont décidé de soutenir. J'ai donc mon propre projet que je dois vous présenter. Car vous voterez pour un projet en même temps que pour l'homme qui s'engage à le réaliser."

" D'abord, je vais vous dire ce que je ne ferai pas. Je ne gouvernerai pas. Le gouvernement du pays, comme la gestion des communes, des départements et des régions, c'est votre affaire. Comme par le passé, vous élirez votre conseil municipal, votre conseil général, votre assemblée régionale, et notre assemblée nationale. Vous contrôlerez vos élus à tous les niveaux. L'équipe gouvernementale et son capitaine seront mis en place par la majorité parlementaire. Ils auront à répondre de leurs décisions devant les députés, tous les députés. Et les députés auront à rendre compte de leurs votes devant leurs électeurs, tous les électeurs. Sans modifier la Constitution, la France peut et doit fonctionner de cette manière."

" Mais alors que ferai-je ? Que fera le Président de la République ?"

" En dehors de ses obligations formelles, que je respecterai, un président républicain peut se sentir d'abord président ou d'abord républicain. Je me sens d'abord républicain. En France, la République est la forme nationale de la démocratie. La démocratie se vit, elle ne se préside pas".

 

Le lendemain, "l'Humanité" que lisaient régulièrement mes parents pendant cette période, titra en première page, sous la photo de mon grand-père:

La Démocratie se vit. Elle ne se préside pas !

De celà, je me souviens parfaitement, car j'ai gardé longtemps, sur le mur de ma chambre, cette page de couverture.

 

" Je ne gouvernerai pas, je ne jouerai pas au Président qui se mêle de tout, mais je compte contribuer à faire vivre la démocratie républicaine."

" Comment ?"

" En posant les grands problèmes, En invitant les associations et personnes intéressées, les spécialistes et les contestataires des spécialistes à en débattre publiquement, le temps qu'il faudra, - pour les éclaircir, - pour dégager des solutions, - pour proposer ces solutions aux représentants des collectivités concernées: syndicats, entreprises, assemblées politiques."

" Pour ne pas rester dans le vague, j'ai choisi un exemple familier: la circulation des voitures et des camions..."

 La caméra montre, à côté du beau bureau en orme, une grande table roulante, couverte de routes et d'autoroutes encombrées de voitures et de poids lourds, de ponts et de tunnels, de maisons et d'usines. Sur le parking d'une des usines, on voit des dizaines de voitures identiques en rangs serrés. Au premier plan, un beau carambolage.

La caméra cadre la main d'Adrien Castel qui prend une des petites voitures, puis la main et le visage, puis le visage en gros plan pendant qu'il reprend la parole.

 "... On ne s'est jamais donné le temps de faire le tour du problème. On le traite par petits bouts, dans l'urgence,

quand il y a un accident spectaculaire, [ à l'écran, photo de l'accident de Beaune ]

quand la pollution asphyxie Paris, [ photo de Paris enfumé ]

quand on ferme une usine dans l'industrie automobile, [ manifestation à Vilvorde ]

quand il y a une grève des routiers, ...etc.... [ photo prise d'hélicoptère ]

 " Naturellement, vous pouvez me poser une question très simple: comment organiser pratiquement des débats publics sur le problème de la voiture ou sur d'autres grands problèmes ? "

" Une partie de la réponse se trouve en face de vous: c'est l'écran de votre poste de télévision... Réfléchissons... L'actuelle campagne électorale mobilise des dizaines d'heures d'émissions télévisées, des centaines de réunions publiques, des milliers de pages de journaux. Dans quelques jours, plus de 30 millions d'enveloppes contenant 11 professions de foi seront distribuées dans vos boîtes aux lettres. Tout ça, pour quoi faire ? Pour élire un Président de la République. Et on ne pourrait pas mobiliser une partie de ces moyens pour débattre des drames de la route, des ravages du chômage, de la prévention de la violence ?"

" C'est bien de se donner les moyens d'un débat démocratique pour élire un Président de la République. Ce serait mieux encore de disposer largement, entre deux périodes électorales, des instruments publics, associatifs et privés de la communication, pour ouvrir d'autres débats sur des problèmes plus proches de notre vie de tous les jours."

" Dans le cadre de nos prochaines émissions électorales et avec les trois formations politiques qui soutiennent ma candidature, nous allons essayer de poser de vraies questions, celles que chacun se pose. De vos votes dépendra la possibilité d'y répondre." 

 

Vous venez d'entendre Monsieur Adrien Castel, candidat à la Présidence de la République. 

 

 ***

 

 Au lendemain de l'émission, la presse ne fut pas favorable, à l'exception de l'Humanité. "Le Monde" qui, dans son style "objectif", faisait une campagne acharnée pour Lourdeux, conclut un article d'éreintement en ces termes: "Nous avons beaucoup plus de respect pour le Professeur Castel, Directeur d'un prestigieux laboratoire, que pour un rêveur, dérisoire candidat à la Présidence de la République."

"Le Figaro" titra: "Deschevaux à l'Elysée". Deschevaux était un animateur d'émissions télévisées assez contesté, à l'époque. Le thème général, à lire rapidement les compte-rendus des autres journaux, était: on n'a pas besoin d'un Professeur donneur de leçons. Le Président de la République doit avoir l'envergure d'un Homme d'Etat. 

" Naturellement," m'expliqua Tante Caroline, "Adrien était l'homme à abattre, mais ça ne suffit pas à expliquer le mauvais accueil de sa première émission. Dans le sondage quotidien de la SOFRES, diffusé le soir à 19 h., le score d'Adrien tombait à 15 %, en dessous de celui de Le Paon, 17 %. Il faut dire que Le Paon, qui passait après ton grand-père, avait fait une prestation époustouflante." 

" Il intervenait juste après ?" 

" Non. Entre les deux, il y avait Arlette Laguiole qui avait dénoncé la collusion du professeur Castel avec le spéculateur multimilliardaire, Koros. Cà faisait un drôle de cocktail. Ce soir là, je veux dire le lendemain soir de la première émission d'Adrien, j'ai participé à la réunion de l'équipe ABC. Nous étions très déçus. J'ai été étonnée du calme de mon père. Le connaissant bien, je savais que sa sérénité était sincère. Il déclara qu'il estimait avoir dit ce qu'il voulait dire, et il cita "le sapeur Camember": "La vie, hélas ! est un tissu de coups de poignard qu'il faut savoir boire goutte à goutte."

 " Ensuite, que s'est-il passé ?"

 " Le temps était trop précieux pour le dépenser en lamentations et nous avons préparé les trois émissions suivantes, que j'ai personnellement trouvées assez ternes. Etaient invités, dans l'ordre, le Groupement des Verts, le Parti communiste et le Mouvement des citoyens. Les leaders des trois Partis s'étaient fait représenter par des députés, deux femmes et un homme, assez astucieux. Le candidat posait des questions, manifestement préparées, à des interlocuteurs qui paraissaient bien programmés pour y répondre. Il y eut quand même quelques bons moments, et, surtout, les trois dialogues permirent de faire un large inventaire des thèmes de débat dont avait parlé Adrien dans sa première émission."

 

Tante Caroline s'interrompit un instant, plongée dans ses souvenirs.

 

" Juste avant sa dernière émission, le score d'Adrien, dans les sondages, avait bondi à 21 %. Je te fais grâce des innombrables commentaires qui accompagnaient ce résultat alors que Lordeux ne décollait pas de 24 ou 25 %. En apparence, Adrien profitait de la chute des "petits" candidats, de la marche arrière de Le Paon et de l'engagement des "sans opinion". En réalité, c'était sans doute plus compliqué. Je pense que le projet exposé dans sa première émission n'a été compris qu'après avoir été illustré par des entretiens politiques traditionnels, avec des députés au langage rassurant. Et quand il a été compris, il a séduit des électeurs indécis de toutes opinions."

 Elle se mit à rire.

 " Ce qui est rigolo, c'est que Lordeux et Castel passèrent tous les deux dans l'émission du vendredi soir qui clôturait la campagne du premier tour. Lordeux, solennel et pompeux, fit des appels vibrants au vote utile et se présenta comme le seul véritable garant d'un avenir européen radieux. Castel dit qu'il avait été très content de sortir de son labo, qu'il y retournerait sans amertume si les électeurs ne voulaient pas de son projet. Il eut le culot de raconter la fable "Les grenouilles qui demandent un roi". "A nous de prouver par nos votes", conclut-il, "que nous ne sommes pas des grenouilles et que nous n'avons pas l'intention de nous laisser gober à la sauce libérale, qu'elle soit épicée à droite ou à gauche."

Les émissions étaient enregistrées dans l'après-midi, donc aucun des candidats ne savait, par avance, ce que diraient les autres. Il parait que Lordeux eut un coup de sang après avoir entendu ton grand-père."

 La suite, je la connaissais. Le dimanche soir, jour des élections, les premiers sondages donnèrent Castel (23 -25 %) devant Lordeux (21 - 23 %), Blanquet, en tête, avec plus de 40 % et Le Paon dans les choux. Papa et Maman ouvrirent une bouteille de champagne et restèrent plantés devant la télé, avec Stéphane qui était venu nous voir avec une copine Antillaise. Quentin but trop de champagne, moi aussi. Il vomit et moi pas.

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 Le deuxième tour.

  

Jacques Lordeux se désista pour Adrien Castel. Le Paon donna comme consigne de vote à ses électeurs de faire barrage à la marionnette du Parti communiste. Des sept candidats soutenus par les petites formations, seule Arlette Laguiole avait conservé son dernier carré de fidèles. Elle les invita à l'abstention. Les Verts du 3ème Millénaire, dans la logique de leur campagne, dénoncèrent, une fois de plus, la connivence aberrante du Groupement des Verts "rouges" avec le "maniaque nucléaire".

 " Il est mal barré, Adrien." dit Stéphane qui dînait avec nous lundi soir. (Ses trois enfants appelaient toujours leur père par son prénom et Maman en faisait autant).

" Il était aussi mal barré au début de la campagne du premier tour," répliqua Papa.

Quentin devina-t-il que la discussion allait tourner à l'aigre ? Du haut de ses 4 ans, il l'interrompit avec son air docte habituel:

" C'est Papy qui sera Président."

 

 La certitude de Quentin n'était généralement partagée, ni par les adversaires, ni par les partisans d'Adrien Castel, ni par le candidat lui-même. Pendant la campagne du premier tour, Blanquet avait renforcé sa position atteignant 41,2 % ses suffrages exprimés, aux décomptes du lundi matin, alors que le beau score de son adversaire était seulement de 24,7 %. Même Etienne Rosier, favorable à mon grand-père, pensait que les voix des électeurs les plus européens de Lordeux se reporteraient sur Blanquet, pour un tiers au moins. En revanche, il ne créditait pas le candidat de la droite "classique" d'un report massif des voix de Le Paon.

"Les électeurs", écrivait-il, "sont aujourd'hui éblouis par leur capacité à bouleverser les prévisions des experts, ce qui donne encore, pour demain, une marge d'incertitude moins étroite que ne le laisseraient penser les chiffres et le déséquilibre des forces. D'un côté la droite et la gauche libérale européenne, de l'autre, la gauche "classique" et ses divisions; d'un côté, un virtuose de la politique, de l'autre, un amateur; d'un côté, un vieux routier des Présidences, de l'autre, l'inventeur de l'anti-présidence. La partie semble tellement jouée d'avance que l'électorat peut avoir envie de bluffer, comme au poker, pour voir." 

 

 

 

Après sa troisième mission sur la lune, Quentin avait droit à trois mois de congé sous contrôle médical. A ma demande, il s'installa chez nous, près de Grenoble, dans la maison de notre enfance que Papa m'avait vendue-donnée quand il avait été nommé à Paris. Le sélénite, comme l'appelait ma femme, y retrouvait son ancienne chambre et son vieux nounours conservé pieusement par mes deux enfants. C'est avec lui que j'ai regardé deux vidéo-cassettes de la campagne électorale du 2ème tour, dont il avait complètement oublié les détails. A l'époque, il était trop jeune et, plus tard, d'autres évènements retinrent son intérêt.

Le débat aux 20 millions de téléspectateurs eut lieu le mardi ##.##.## de 20 h.30 à 22 heures, cinq jours avant le deuxième scrutin de la consultation électorale. Les deux candidats s'étaient entendus sur l'arbitrage du journaliste Bruno Chaumière, un homme courtois et scrupuleux.

Dans l'ensemble, la vidéo-cassette de cette rencontre nous énerva, Quentin et moi, et nous déçut. 

Au début, Philippe Blanquet fit, avec aisance et autorité, le tour des problèmes économiques et politiques de la France. Il ETAIT le Président de la République. Au cours du débat, il opposa à la "Présidence républicaine" de son adversaire, "qui ne présidait que du vent", la "République présidentielle" telle que l'avait conçue le Général de Gaulle et telle que la définissait, depuis 40 ans, la Constitution de la France, En face, Adrien Castel avoua souvent son ignorance, reportant sur l'actuel et futur gouvernement les responsabilités que revendiquait son adversaire dans la gestion des affaires nationales. Il ne mit le turbo qu'à propos du chômage, des problèmes énergétiques et de la privatisation des communications. A la fin du premier tiers-temps, avantage Blanquet. 

Sur l'Europe, le professeur Castel fut très bon mais dans un style pédagogique plus que présidentiel. Il affirma son attachement à la coopération européenne. Il rappela qu'elle était ancienne et dynamique sur le plan scientifique, jusqu'à ce qu'elle se heurte aux habitudes bureau- et lobby-cratiques de la Commission de Bruxelles. Il donna des exemples convaincants de l'impuissance de l'Union européenne à défendre les intérêts européens devant les Etats-Unis, en particulier dans l'aéronautique. (Stéphane lui avait fourni des informations de première main). Un débat assez vif opposa les deux candidats sur les pouvoirs exorbitants des dirigeants du Système Européen des Banques Centrales (SEBC) et de la Banque Centrale Européenne (BCE). Blanquet affirma que ces pouvoirs étaient exercés en concertation avec les instances politiques. Castel embarrassa son adversaire en citant l'article 107 du Traité de Maastricht: "Les institutions et organes communautaires ainsi que les gouvernements des états membres s'engagent à ne pas chercher à influencer les membres des organes de décision de la B.C.E. ou des banques centrales nationales dans l'accomplissement de leurs missions."

Blanquet invoqua l'autonomie extra-politique des Marchés Financiers. Castel passa en surmultipliée:

" Pour nous, simples mortels, Marchés Financiers, c'est bien impersonnel. Pouvez-vous nous décrire quelques-uns des grands argentiers de la planête ? Qui sont-ils ? Que font-ils ? Par qui sont-ils conseillés ? Vivent-ils comme nous, ou vivent-ils en aseptie dans une bulle financière ? "

" Comme beaucoup de citoyens, j'aimerais savoir qui a qualifié et qui contrôle Monsieur Greenspan, Gouverneur de la banque centrale américaine, Monsieur Trichet, Gouverneur de la Banque de France et grand donneur de leçons, Monsieur Tietmeyer, Président de la Bundesbank, éminence grise de Monsieur Van Dorne, Président de la Banque Centrale Européenne. Nous avons l'impression que les hommes politiques tiennent le devant de la scène en nous cachant l'essentiel, ce qui se passe derrière. D'ailleurs, ce qui se passe derrière, le savez-vous ? "

Réponse gênée de Blanquet. Fin du deuxième tiers-temps, avantage Castel.

 Le dernier volet, la France dans le Monde permit à Philippe Blanquet d'endosser, devant les téléspectateurs éblouis, la tenue d'apparat du Président Blanquet. Par la magie de son verbe, on le vit serrant les mains des plus puissants Chefs d'Etat, souriant sur les photos de famille des Rencontres au Sommet, applaudi à l'O.N.U., sauvant la Paix par d'habiles initiatives diplomatiques, soulageant la misère dans le Monde au nom de la France, Castel parut incolore à côté de l'image impériale de son adversaire. Il lui avoua son admiration pour sa magnifique prestation et s'excusa auprès des téléspectateurs d'avoir une vue plus modeste de sa future mission de Président républicain. Troisième tiers-temps, avantage Blanquet.

 " Que disaient les intentions de vote après ce face à face ?" me demanda Quentin.

 Je consultais mes notes. Blanquet: 48 %, Castel: 41 % , abstentions déclarées: 11 %, sans compter un bon paquet d'indécis difficilement déchiffrables. Le débat semblait avoir déplacé un point en faveur de Philippe Blanquet.

 

***

 

Jeudi soir, deux jours après le duel, trois jours avant le scrutin final, mon grand-père invita Etienne Rosier dans son avant-dernière émission électorale.

 J'avais, sans doute, été très impressionné par cette émission dans mon enfance, car, en regardant la cassette avec mon frère Quentin, je me sentis brusquement projeté 36 ans en arrière...

 

 

... Le petit Quentin et moi sommes collés l'un contre l'autre, entre nos parents, sur le grand canapé d'angle du coin salon. Potdecolle ronronne, allongée sur nos genoux.

 

Vous allez entendre Monsieur Adrien Castel, candidat à la Présidence de la République. 

 

 Le panneau-annonce s'efface, remplacé par le visage de Papy, cool-cool.

 " Je suis très heureux d'accueillir mon invité, Monsieur Etienne Rosier, directeur du département opinion de l'institut DTB. Je lui donne la parole."

 Tête de Rosier. Pas une tête de directeur. L'air jeune, sympa.

 " Merci. J'entrerai tout de suite dans le vif du sujet en donnant le résultat des sondages DTB les plus récents. Vous connaissez sans doute les intentions de vote qui donnent un avantage de 7 à 8 points à Monsieur Blanquet sur Monsieur Castel. Mais je voudrais vous présenter, en même temps, les résultats d'une enquête d'opinion assez lourde, accompagnée d' entretiens individuels.

Voici la première question de cette enquête:"

 Sur l'écran, je réussis à lire un texte un peu obscur pour mes 8 ans:

 Les candidats ont expliqué, eux-mêmes, ce que signifient les termes "Présidence Républicaine" et "République Présidentielle".

Que préférez-vous,  la Présidence Républicaine proposée par M. Castel ou la République Présidentielle défendue par M. Blanquet ?

 Tête de Rosier à l'écran:

 " Je vais maintenant vous présenter les résultats comparés des intentions de vote des électeurs et des préférences exprimées en réponse à cette question."

 Encadré sur l'écran:

.

Blanquet

Castel

abstentions

refus de choix

Intentions de vote

48 %

41 %

11 %

.

Préférences

44%

52 %

.

04 %

 Voix de Rosier: 

" Première constatation: le taux du refus de choix est très faible, ce qui valide la pertinence de la question. Les électeurs l'ont bien comprise et ont volontiers répondu. Deuxième constatation extrêmement surprenante: le score des candidats s'est complètement inversé."

 Papa fait un bruit qui ressemble à "Gloup", ce qui réveille Potdecolle.

 Tête de Rosier:

Les autres questions de l'enquête et les entretiens permettent de comprendre cette inversion, que n'explique pas la traditionnelle opposition droite-gauche.

Il semble que les électeurs préfèrent une vision neuve, ouverte de la démocratie, celle d'Adrien Castel, à celle de Philippe Blanquet, plus traditionnelle, se référant à la norme constitutionnelle. Mais en même temps, quand il s'agit de voter, Philippe Blanquet donne une image rassurante et prestigieuse, celle du Père qui prend les grandes décisions et du Chef d'Etat qui incarne la France. L'image d'Adrien Castel est plus brouillée."

Tête de Papy, pas brouillée du tout.

 " C'est ce brouillage ou ce brouillard", dit-il à Rosier," que j'aimerais dissiper avec votre aide. En effet, si, en majorité, les électeurs souhaitent une démocratie ouverte et inventive, il serait dommage que l'expérience ne soit pas tentée."

 Dans la suite du dialogue, la caméra passe avec aisance d'un interlocuteur à l'autre, ou les cadre tous les deux, en donnant une impression agréable de bavardage entre amis.

 L'entretien fut l'occasion, pour Adrien Castel, de réaffirmer ses choix: oui, sans appartenir au parti communiste, il se sentait proche de ce parti; oui, il était satisfait d'avoir été choisi comme candidat de la gauche à la place de Jacques Lordeux; oui, il croyait à l'avenir de l'énergie nucléaire dès lors qu'on pouvait éliminer les déchets; oui, il collaborait, dans ce but, avec un spéculateur multi-milliardaire faute d'avoir obtenu l'accord de l'Union européenne, des Etats-Unis et de la Russie; oui, il considérait le chômage comme une pression délibérée des entreprises multinationales pour abaisser le coût du travail dans tous les pays; oui, il était professeur et fier de l'être.

Avec humour, Etienne Rosier lui fit remarquer qu'en dissipant le brouillard, il ne ménageait ni les anticommunistes, ni les socialistes européens libéraux, ni les Verts du 3ème millénaire, ni les partisans de Laguiole, ni le CNPF, ni enfin les cancres.

Avec un grand sourire, Papy lança un pressant appel aux cancres, qui, selon lui représentaient une partie importante de l'électorat, en affirmant qu'il avait lui-même été considéré comme un cancre au collège (ce qui était parfaitement vrai). Pour les autres catégories d'électeurs, il les respectait trop pour se présenter à eux avec un masque.

 

 Vous venez d'entendre Monsieur Adrien Castel,candidat à la Présidence de la République

 

 ... L'image disparaît sur ordre de la télécommande

Le petit Quentin sort de son demi-sommeil pour demander:

" Est-ce que Papy sera Président ?"

" Dieu seul le sait ", répond Maman. A ce moment le téléphone sonne.

" C'est peut-être Dieu", dit Papa en décrochant.

 

***

 

Pendant que ces quelques mots me revenaient en mémoire, le grand Quentin de quarante ans s'étira. Je lui demandais s'il se souvenait de cette soirée. Non, pas tellement.

Tu as demandé si Papy serait Président, Maman a dit "Dieu seul le sait" et le téléphone a sonné. Papa a décroché en disant "C'est peut-être Dieu."

" C'était effectivement Dieu ?" demanda Quentin.

" Presque. Sa messagère, tante Caroline, invitait nos parents à écouter d'urgence la chaîne "Arte" qui allait re-transmettre une déclaration importante de John Stenton, Président des Etats-Unis. On est passé sur Arte... Un sénateur interrogeait le Président au sujet de l'entrée de ITT dans le capital de France-Télécom.

 " Est-ce qu'une entreprise stratégique comme ITT peut collaborer avec la France si le communiste Castel est élu ?"

" Nous avons la certitude", répondit Stenton, "que le candidat du parti communiste français ne sera pas élu. Nous faisons confiance au peuple français pour préférer l'amitié des Etats-Unis à une aventure totalitaire."

Le sénateur s'obstina.

" Et si le communiste Castel est élu ? Je demande au Président une réponse claire."

" Nous devrons reconsidérer toutes nos relations avec la France."

 

Quentin ne connaissait pas ou avait oublié cet épisode incongru de la campagne électorale. La déclaration de John Stenton datait de jeudi 3 h. p.m. à Washington, c'est à dire 21 h. à Paris. Vendredi matin, elle fit la une des journaux. En France, le premier Ministre et le Président sortant avaient évité toute ingérence dans la campagne électorale. Les chefs d'Etat étrangers s'étaient, en général, montrés très discrets. Et, patatras, le Président qui se voulait leader du Monde, avait malencontreusement mis son grain de fiel dans une affaire franco-française.

Notre grand-père eut un long entretien avec Philippe Blanquet, vendredi après-midi. Les deux candidats consultèrent la commission électorale nationale. Leurs dernières interventions télévisées de vendredi soir furent, toutes les deux, précédées d'un texte commun affiché longuement à l'écran:

 

 Les deux candidats à la Présidence de la République Française demandent aux électeurs de se prononcer librement en faveur de l'un ou de l'autre, sans tenir compte des interventions étrangères, d'où qu'elles viennent.Quel que soit le résultat du vote, les deux candidats reconnaissent, par avance, la pleine légitimité du Président qui sera élu.

 

 La participation électorale dépassa 82 % des inscrits. Adrien Bernard Castel fut élu avec 200 000 voix d'avance.

 " L'intervention du Président Stenton a-t-elle joué un rôle décisif ?" demanda Quentin.

 " C'est difficile à dire. Les enquêtes semblent montrer qu'elle a basculé un petit nombre de voix, à peu près autant dans le sens Castel - Blanquet que dans le sens Blanquet - Castel. Par contre elle a eu des conséquences politiques nationales et internationales importantes et durables."

 

 Un créneau de silence réveilla nos souvenirs.

 

" J'avais 11 ans", dit Quentin " quand Papy a tenu sa conférence de presse de "fin de mandat". Un journaliste de télévision lui a demandé pourquoi il ne se représentait pas alors qu'on le créditait de 65 % des voix. Je me souviens qu'il a dit: "13 sur 20, c'est une bonne note pour le travail que nous avons fait, ensemble, depuis 7 ans. Ce n'est pas une note assurée, pour les 7 ans à venir." Il avait invité beaucoup de gens, la famille, les amis, des responsables politiques et syndicaux, le personnel de l'Elysée. Et on a fait un sacré pique-nique..."

 " ...Tu as eu droit à un interview," lui rappelai-je. "On t'a demandé si tu étais prêt à lancer une deuxième campagne "Papy Président"..."

 " Et j'ai répondu: Moi, sûrement pas, et Potdecolle non plus. On veut voir Papy plus souvent."

  

***

  

Les changements considérables qui devaient se produire dans le monde, pendant la première moitié du 21 ème siècle, sont difficilement imaginables. En ce qui concerne le Président Castel, il sut rénover, pendant son mandat, les traditions démocratiques de la France, et sa conception de la "présidence républicaine" contribua certainement aux évolutions mondiales sur lesquelles il m'est difficile d'anticiper avec l'ambition d'une information complète et fiable.

 

André K. Berrand, octobre 1997.

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