Les trois singes,

ou la politique française au Moyen-Orient.

 

En ce temps là, peu avant l'ouverture du tournoi présidentiel, Jacques Chirac et Lionel Jospin avaient coutume de se défier publiquement comme s'ils étaient déjà en lice pour le deuxième tour. Mais un beau jour, les deux compères, inquiets de l'horoscope des sondages, décidèrent de se rencontrer discrètement.

Jacques

Mon lointain prédécesseur, le Président Valéry Giscard d'Estaing a donné une image désastreuse des hautes fonctions nationales en briguant une sinécure européenne pour en tirer prestige, voiture, logement de fonction, banquets, voyages et larges compléments financiers à ses confortables revenus. Dans notre intérêt commun, nous devons essayer d'effacer cette image de l'homo politicus, égoïste et vaniteux, cramponné à ses mandats, ayant pour idée fixe de perpétuer son confort et son pouvoir.

Lionel

Il faudrait, pour cela, tirer gloire d'un action d'éclat dans un des domaines de la vie publique. Sur le terrain économique, avec quelques nuances, nous avons été d'accord pour transférer nos responsabilités, en France, à l'agaçant Baron Seillière, en Europe, à la commission de Bruxelles, commissionnaire des plus puissantes entreprises transnationales, et sur la planète, à l'organisation mondiale du commerce pour laquelle le monde, ses ressources naturelles et les êtres qui y vivent, ne sont que marchandise. Tout cela n'illumine pas nos portraits !

Jacques

En ce qui concerne les Finances, la situation n'est pas plus brillante. Sans doute, votre Ministre, Laurent Fabius, a-t-il défendu avec ardeur les stock-options ; il a réformé les impôts pour avantager les riches en diminuant les possibilités d'action des services publics, ce qui est conforme à notre doctrine commune socio-libérale ou libéro-libérale. Avec les autres ministres des finances d'Europe, il a préservé les paradis fiscaux, qui nous rendent tant de services, et qui permettent d'injecter, dans les places boursières, un argent sale à haut rendement. Mais la misère et le chômage s'étendent - ce que j'appelle fracture sociale, à la veille des échéances électorales -, tout cela ne donne pas d'éclat à notre gestion bicéphale de la France.

Lionel

Il faut chercher ailleurs. Du côté de la Paix ?

 

Jacques

Euh ! Sur le plan international, ma spécialité, l'Empire américain ne nous laisse guère d'autonomie. Nous sommes pleinement associés à sa politique mondiale d'exploitation des pays pauvres, à son mépris de l'ONU et du droit international, à son recours aux frappes aériennes épargnant les précieuses vie des frappeurs au détriment des vies moins précieuses des habitants terrorisés des pays " voyous " Mais je pense à un conflit dramatique, qui couvre de honte ses témoins muets

Lionel

J'y pense aussi.

Jacques

Au lendemain de l'attentat horrible du 11 septembre 2001 qui a meurtri New York, j'ai souligné avec force la nécessité de mettre fin au conflit israélo-palestinien en reconnaissant enfin le droit de vivre au peuple palestinien, et par là même, le droit de vivre en paix au peuple israélien. J'ai dit des choses fort pertinentes sur ce conflit qui fournit, depuis des décennies, une justification permanente à l'extrémisme illuminé, par le refus obstiné des gouvernements israéliens d'appliquer les résolutions de l'O.N.U.

Lionel

Hubert Védrine, mon Ministre des Affaires Etrangères s'est exprimé avec force, éloquence et conviction, dans le même sens.

Jacques

Pourquoi ne pas intervenir, au nom de la France, afin de mettre en place, immédiatement, une force d'interposition de l'ONU dans les territoires palestiniens occupés par l'armée israélienne et dans les zones sensibles ? Sans doute le Président Bush a-t-il opposé son veto, au Conseil de sécurité, à toute initiative de ce genre. Sans doute, rend-t-il entièrement responsable Yasser Arafat de la poursuite de l'interminable chaîne des attentats palestiniens et des exactions israéliennes.

Lionel

Nous savons pourtant que tout est fait par Ariel Sharon pour dégrader la crédibilité politique de Yasser Arafat, traité en prisonnier, et pour le priver de moyens d'action contre les partisans des attentats aveugles, en détruisant les gendarmeries et les prisons ce qui permet aux criminels de s'échapper, et en bloquant les moyens de communication terrestres et aériens de l'Autorité palestinienne.

Puisque le Conseil de sécurité est réduit à l'impuissance par le veto américain, pourquoi de ne pas demander une réunion de l'Assemblée générale de l'O.N.U. habilitée à créer une force d'interposition ? Faut-il plier une fois de plus devant la volonté impériale des Etats-Unis ? Faut-il déshonorer la France à la suite de lamentables calculs électoraux ? Faut-il céder à des groupes de pression qui croient défendre l'Etat d'Israël en le condamnant, en fait, à l'insécurité permanente ?

Jacques

Je vois, avec satisfaction, que nous avons la même conception de l'honneur de la France. Nous allons conjuguer nos efforts, ceux du Président de la République et ceux du Gouvernement, pour sortir notre pays de l'attentisme honteux, pour donner primauté au droit international sur les ambitions coloniales d'Ariel Sharon et impériales des USA, pour donner enfin une patrie libre aux Palestiniens et une ère de paix au peuple israélien.

 Au moment même où Jacques Chirac prononçait ces mots, le portable de sa ligne directe avec la Maison Blanche sonna.

Jacques

Oui, Chef. Bien Chef. D'accord, Chef. Il est ici, je vous le passe.

Lionel

Je vous écoute, Chef. A vos ordres, Chef. J'ai bien compris vos consignes, Chef :

ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire.

 

 André K. Berrand, janvier 2002.

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