Un débat vieux comme le monde.

 

 

Quand Dieu décida de créer la vie, il choisit une étoile banale, le soleil, sur le bord de la voie lactée, et une planète banale, la terre, située à distance convenable du soleil. Il chargea sa commission cosmique d'élaborer un programme opérationnel qui, présenté au conseil des archanges, rencontra une opposition inattendue. En effet, la terre devait recevoir l'essentiel de son énergie du soleil, gigantesque réacteur nucléaire, ce qui était incompatible avec la vie d'après les contestataires.

L'archange Gabriel, commissaire rapporteur, essaya de les apaiser en vantant les mérites des radiations solaires : les ondes optiques donneraient à Dieu la satisfaction de déclarer solennellement " que la lumière soit ", l'infra rouge et les micro-ondes fourniraient une douce chaleur à la terre et aux fours éponymes, les ondes courtes, moyennes et longues colporteraient, à grande vitesse, des images et des sons.

Il se fit huer : " Et les UV ! les rayons X ! le rayonnement gamma ! ", dont les longueurs d'ondes minuscules ne pouvaient masquer la malfaisance. En outre, le mauvais exemple donné d'En-Haut, ne pourrait qu'inciter une éventuelle vie pensante à produire des bombes et des centrales nucléaires.

L'assemblée céleste se divisa bruyamment entre les adeptes de la fusion spontanée solaire persuadés de pouvoir en maîtriser les inconvénients et la valeur d'exemple, et les antinucléaires hostiles à l'arrogance solaire qui ouvrait la voie à n'importe quoi, en particulier à la fission artificielle des noyaux lourds.

Gabriel réussit à calmer l'auditoire en lui proposant d'examiner la maquette d'une atmosphère protectrice enveloppant la terre, dont il vanta les mérites : filtre sélectif de radiations, douillette couverture à effet de serre et source de divertissantes fantaisies météorologiques.

Mais la critique du projet, d'autant plus redoutable qu'elle était sereine et argumentée, vint alors de l'archange Raphaël :

- " Ton atmosphère " , demanda-t-il à Gabriel, " est-elle imperméable au vent solaire ? "

- " Ne sais-tu pas ", répondit Gabriel avec l'assurance que lui donnait la légèreté de son bagage scientifique, " que le vent ne se propage pas dans l'éther que Notre Maître a créé vide de matière ? "

- " D'abord, Dieu, dans sa grande sagesse, a laissé de nombreuses particules et même des molécules, se promener dans l'espace intersidéral en témoignage de son omniprésence. Ensuite, l'environnement du soleil est une véritable poubelle de matière diluée, de météores et de comètes, avant même qu'une éventuelle créature intelligente ne le pollue plus encore avec des fusées interplanétaires. Enfin, le vent solaire est un vent corpusculaire qui se propage à une vitesse bien inférieure à celle de la lumière. Il est porteur d'un flux de protons qui vont ravager ta pauvre terre après avoir traversé ton atmosphère comme une vulgaire passoire. Aucune vie n'est possible dans de telles conditions. "

Dans le silence qui suivit ces affirmations d'un savant connu pour sa compétence et sa rigueur, un ange passa.

Les archanges antinucléaires, triomphants et consternés, se tenaient coi. Les autres attendaient, sans trop y croire, une réfutation de la conclusion de Raphaël.

Une petite toux hésitante se fit entendre. Toujours mal à l'aise en public, l'archange Noël, expert en magnétisme de réputation intergalactique, se déclara parfaitement d'accord avec Raphaël et il demanda à Gabriel si le problème du vent solaire avait été étudié. Le commissaire rapporteur avoua piteusement que ce détail n'avait pas été pris en compte par la commission cosmique.

- " Ce détail " , tonna Raphaël. " Votre commission cosmique est une bande de rigolos. "

Noël, allergique aux conflits, intervint timidement :

- " Il y a peut-être une solution. Si l'on mettait dans la terre un puissant aimant peu incliné sur son axe de rotation, le vent solaire serait défléchi et se contenterait d'irradier un petit peu les pôles, ce qui produirait de jolis effets lumineux inoffensifs. "

Les deux savants se dirigèrent alors vers un tableau noir. Ils commencèrent à dessiner les bouclettes et la chevelure d'une magnétosphère entourant et protégeant la terre et à gribouiller des formules pour évaluer l'aimantation minimale nécessaire à son existence. Bientôt, Raphaël put annoncer à l'assemblée partagée entre perplexité et soulagement, que les ordres de grandeur étaient raisonnables.

Le commissaire cosmique chargé des affaires planétaires reprit la proposition à son compte. Il essaya de faire croire qu'elle confirmait ses propres études et il se vengea sournoisement de l'archange Noël en le faisant affecter, beaucoup plus tard, à une mission passablement puérile.

 

André K. Berrand, octobre 2003.

Annexe : compléments scientifiques sur documentation.

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